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GUIDE : Comprendre et restituer un sondage

Par Raymond Joseph et Julian Rademeyer

Un journaliste doit toujours se demander comment un sondage ou une enquête a été menée et essayer d’aller plus loin. Le contexte, les commentaires supplémentaires et les analyses sont d’une grande importance.

Certains sondages et enquêtes sont destinés à induire en erreur. D’autres s’estiment plus représentatifs de l’opinion publique qu’ils ne le sont. Et d’autres ne relèvent que de la conjecture.

Prenons l’exemple de cette « prédiction » Nomura South, un groupe de services financiers. Il avait indiqué que la part du Congrès National Africain (ANC) dans les suffrages en Afrique du Sud devrait tomber à 65,9% en 2009 à 56,2% à la prochaine élection nationale. Nomura avait également « prédit » que le soutien à l’Alliance Démocratique (DN, un parti d’opposition) devrait légèrement monter de 16,7% en 2009 à 27% lors de l’élection prévue la même année.

Le journal Business Day avait publié le communiqué de presse de Nomura, même s’il avait douté des données. «Nomura reconnait qu’en raison d’un manque total d’informations sur le sondage accessible au public à ce stade, la marge d’erreur autour de ces prévisions est évidemment très large », avait précisé le journal.

L’article du Business Day avait été repris par le New Statesman.  Le site web du Mail and Guardian avait publié un article similaire qui annonçait, citant un analyste, des perspectives électorales sombres pour l’ANC. Une importante mise en garde avait été faite à la fin de l’article. « L’analyste basé au Royaume-Uni ne fonde son analyse sur aucun sondage d’opinion, comme il n’y en a pas encore ».

Ne jamais considérer les résultats d’un sondage comme acquis

Pour faire la distinction entre un sondage scientifique et un sondage non scientifique, il est important de savoir comment les répondants ont été sélectionnés et qui les a sélectionnés.

Les résultats d’un sondage scientifique bien mené constituent un guide digne de confiance sur les opinions d’une certaine frange de la société – parfois même de la nation entière – tandis que ceux d’un sondage non scientifique ne révèlent rien d’autre que l’opinion des personnes interrogées.

Un manuel destiné aux journalistes couvrant les sondages explique ce qui distingue les sondages scientifiques des non scientifiques. « Dans un sondage scientifique, le sondeur identifie et cherche les personnes à interroger. Dans un sondage non scientifique, d’habitude, les répondants se portent volontaire pour livrer leurs opinions. Ils se choisissent eux-mêmes pour le sondage ».

Donc un article de presse portant sur un sondage d’opinion doit dire qui a été interrogé, quand le sondage a été réalisé, où il a été réalisé et comment il a été fait. Est-ce que les répondants ont été interrogés face-à-face, par téléphone ou ont-ils répondu en ligne ? Quelles questions ont été posées et comment ont-elles été formulées ? Y a-t-il eu des limitations à l’enquête ou des problèmes qui peuvent déformer les données ?

En évaluant un sondage ou une enquête, le journaliste doit se poser les questions suivantes :

  • Qui a réalisé le sondage? Quelle est la réputation de l’organisation qui a mené le sondage ? A-t-elle fait ses preuves ? est-elle disposée à répondre à des questions et à fournir plus d’informations sur les tailles de l’échantillon, la façon dont le sondage a été mené et ses limites ?
  • Qui a commandité le sondage et pourquoi? Si le sondage a été commandité par un parti politique en perspective d’une élection, il doit avoir un objectif spécifique en tête et les résultats pourraient être dénaturés en raison de l’échantillonnage et des questions posées. Il est courant de voir un parti politique, à la veille d’une élection, présenter des sondages qui lui sont favorables et présentant leurs adversaires dans une mauvaise posture.
  • Comment le questionnaire a-t-il été formulé? La façon dont une question est formulée peut fondamentalement affecter le résultat d’une enquête. Dans certains cas, les questions sont destinées à aboutir à un résultat particulier.  Aux Etats-Unis, par exemple, on avait demandé à des personnes leur avis sur la répression du commerce illégal d’armes. Les personnes interrogées, dans leur écrasante majorité, ont répondu par l’affirmative. Ce qui avait conduit les enquêteurs, qui travaillaient pour un lobby pour le contrôle des armes, à la conclusion selon laquelle trois quarts des Américains étaient pour le contrôle des armes. Une autre enquête conduite au nom de la National Rifle Association, qui prône le droit au port d’arme, demandait aux répondants s’ils seraient pour une loi donnant à la police le pouvoir de déterminer qui a le droit de porter une arme. La plupart des répondants étaient contre l’idée. Et l’Association a conclu que la majorité des Américains était contre le contrôle des armes.
  • Comment les questions ont-elles été posées? Même la séquence dans laquelle les questions sont posées aux répondants est très importante. Si on demande à un individu comment la crise de l’économie de son pays l’a personnellement affecté et ensuite s’il pense que le président était en train de faire un bon travail, il y des fortes chances qu’il commente négativement les performances du président. Mais si les questions sont posées dans le sens inverse, il peut répondre différemment.
  • Comment les répondants ont-ils été choisis? L’échantillon a été constitué au hasard et reflète-t-il, le mieux possible, la diversité et la répartition de la population ? Ou bien les répondants ont-ils choisi de participer au sondage ?
  • Qui a été enquêté et quelle est la représentativité de l’enquête ? Un sondage d’opinion basé un échantillon de quelques dizaines – ou même quelques centaines – de personnes a peu de chance de refléter les points de vue d’une population de plusieurs millions de personnes. La plupart des instituts de sondage préconisent un échantillonnage bien choisi, au hasard, avec environ 1.000 personnes est le minimum requis pour produire des résultats précis. Cela dit, il faut noter que même des enquêtes à grande échelle peuvent être faussées. Donc le critère le plus important est de savoir si l’échantillon est représentatif. Si des milliers de personnes répondent à une enquête en ligne sur un site populaire, peut-on dire qu’il est représentatif ? Non. On peut au moins dire qu’il est représentatif des opinions de ceux qui ont pris le temps de le remplir. Rien de plus. L’échantillon, quoi que large, ne représente pas une large population.
  • Quelle était la marge d’erreur ? Les chercheurs acceptent une marge d’erreur jusqu’à cinq pour cent de points dans l’un ou dans l’autre. Ceci est particulièrement important quand les résultats du sondage sont serrés, par exemple si 51% des répondants disent qu’ils croient que le taux de criminalité a baissé et 49% disent le contraire.
  • Comment les données ont été collectées? Par téléphone, face à face ou en ligne ? Attention aux enquêtes réalisées dans les centres commerciaux, dans les arrêts de bus out toute autre place publique, parce qu’elles ne peuvent pas être faites au hasard ou être représentatives. Il faut traiter les enquêtes via internet avec scepticisme. Les sondages en ligne que l’on voit tous les jours sur les sites web peuvent être divertissants mais ils ne sont pas scientifiques. Ils sont déformés et ne révèlent rien sur une opinion publique plus large.
  • Quand est-ce que l’enquête a été réalisée? Cela peut être important. Une question sur la sécurité au Kenya avant l’attaque terroriste contre le centre commercial Westgate pourrait obtenir une réponse très différente si elle était posée après cet évènement. De la même façon, une question sur la brutalité de la police sud-africaine aurait obtenu des réponses différentes selon qu’elle est posée avant ou après la mort du manifestant Andries Tatane, le meurtrier du taximan Mido Macia, et le massacre de Marikana.

Traduit de l’anglais. La version originale peut être lue ici

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