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90.000 policiers tués dans l’insurrection ? L’affirmation du patron de la police nigériane est fausse

L’inspecteur général de la police Solomon Arase a indiqué, le mois dernier, à Sokoto, que 90.000 officiers de police nigériane ont été ‘’perdus’’ dans l’insurrection depuis 2011. L’affirmation est incorrecte.

Par Ben Ezeamalu

La Chambre des représentants du Nigeria s’est récemment engagée à enquêter sur des affirmations faites, au début du mois de novembre, par l’inspecteur général de la police qui indiquait que 90.000 officiers de police ont perdu la vie dans la rébellion de Boko Haram depuis 2011.

« Selon les chiffres à ma disposition, nous avons 90.000 veuves. Donc cela équivaut à la perte d’environ 90.000 officiers et éléments depuis le début de la rébellion voilà quatre ans », a dit l’inspecteur général de la police dans le sud de Sokoto, le 11 novembre dernier.

La déclaration avait été largement reprise et avait choqué les politiciens et autres commentateurs. ‘’Pour nous, ce nombre de policiers représente une perte monumentale et très malheureuse’’, a dit Nasir Ahmed, représentant du All Progressive Congress (APC) à Katsina. Ali Patigi, représentant de l’APC à Kwara a ajouté : « Je vais demander que cette affaire fasse l’objet d’une enquête approfondie, parce que perdre 90.000 policiers, c’est un grand malheur pour une société ».

Donc l’inspecteur général a-t-il raison ? La police nigériane peut-elle vraiment perdre autant d’éléments en un temps aussi court ? (Même mis à part le fait que l’inspecteur général s’est trompé sur la date : Boko Haram a lancé son insurrection violente en 2009 et non en 2011 comme annoncé par Arase).

Comment en est-il arrivé à ce chiffre ?

L’inspecteur général de la police du Nigeria Solomon Arase

A partir de ce qu’Arase a dit, il aurait fait une simple déduction. Parce qu’il y a « 90.000 veuves » d’officiers de police. Il semble inévitable que 90.000 officiers ont été perdus au cours des quatre dernières années de l’insurrection, a-t-il fait observer.

Le premier problème avec cette assertion est qu’on ne connait pas la source de ce chiffre sur le nombre de veuves, ni quand et pourquoi elles étaient veuves.

Il n’est pas également clair si ces femmes ont été veuves pendant les quatre dernières années. Et on ne sait pas si les veuves incluent celles des époux morts de causes naturelles ou au cours de missions régulières.

Africa Check a cherché des explications sur ces chiffres auprès du bureau de l’inspecteur général mais en vain. Des appels téléphoniques, des SMS et e-mails envoyés au porte-parole de la police, le commissaire adjoint Olabisi Kolawole, n’ont pas connu de réponse. (NDLR : Nous allons actualiser cet article dès qu’il y aura une réaction).  

Que sait-on du nombre total de morts pendant l’insurrection ?

Amnesty International évalue le nombre de tuées dans le Nord-est du Nigeria à 17.000 entre 2009 et juin 2015 depuis le début de l’insurrection de Boko Haram. Photo AFP

En octobre 2014, Africa Check avait enquêté sur la déclaration du Président de l’époque Goodluck Jonathan qui soutenait que 13.000 personnes avaient été tuées par l’insurrection entre 2009 et 2014 et avait trouvé que c’était correct.

Depuis lors, plus de personnes ont été tuées, bien sûr. Selon Amnesty International, au total 17.000 personnes ont été tuées dans le Nord-est du Nigeria depuis le début de l’insurrection de Boko Haram en 2009.

La Nigeria Social Violence Dataset de Johns Hopkins University School of Advanced International Studies montre que 33.619 Nigérians ont été tués dans plus de 2.300 incidents dans des violences ethniques, religieuses, politiques et économiques à travers le Nigeria entre 1998 et la fin de l’année 2014. Entre le premier trimestre 2009 et le dernier trimestre 2014, 23.888 décès étaient attribués à Boko Haram, à des heurts intercommunautaires, l’invasion des bergers fulani (peul), et à d’autres formes de violence à travers le six zones géopolitiques du pays.

Toutes ces estimations sont très loin du total avancé par l’inspecteur général sur les morts chez les seuls policiers.

Que sait-on du nombre de morts chez les policiers ?

Des curieux devant l’épave d’une voiture brûlée par des militants supposés de Boko Haram dans la ville de Maiduguri en mars 2014. Photo AFP

La première chose que nous savons est qu’au début de l’insurrection en 2009, il y avait beaucoup de cas de militants qui attaquaient les commissariats de police, surtout dans la région du Nord-est. L’une des premières attaques à être largement médiatisée ciblait un commissariat en 2009. Et depuis lors, les attaques contre les commissariats et les policiers ont été fréquentes.

Malheureusement, aucune des organisations non gouvernementales du Nigeria qui s’intéresse à la police, n’a gardé des informations sur le nombre de policiers tués depuis le début de l’insurrection.

Mais Chino Obiagwu du Projet de défense et d’assistance juridiques (LEDAP) a confié à  Africa Check : « Je ne sais d’où [Arase] a tiré les chiffres ou même les affirmations selon lesquelles il y a eu 90.000 victimes ».

Et Joseph Otteh d’Accès to Justice de renchérir : « J’ai des doutes sur ce chiffre parce que la police n’a pas encore été en première ligne dans la lutte contre l’insurrection ».

Combien d’officiers de police le Nigeria compte-t-il ?

Une autre façon d’aborder la question est de se demander combien d’officiers de police le Nigeria compte et s’il est plausible que 90.000 parmi eux soient perdus au cours des quatre dernières années.

En 2012, Caleb Olubolade, ministre des Affaires policières de l’époque, évaluait le nombre de policiers dans le pays à 370.000. Selon le correspondant de l’AFP Ola Awoniyi, Arase a dit à la Commission des affaires policières de la Chambre des représentants le 24 novembre que le nombre total s’élevait 323.000 en octobre, dont beaucoup étaient  membres du personnel d’appui.

Il a précisé que le total est compose « d’officiers de police (305.588), d’agents de la circulation (6.541), l’unité de soutien civil (10.876 ». A supposer que 90.000 officiers de police aient été tués, cela voudrait dire que presque un policier en activité sur trois a été perdu.

Conclusion: L’affirmation de l’inspecteur général sur les policiers tués est fausse.

Au cours de l’assemblée générale de l’ONU en septembre 2014, le président du Nigeria d’alors, avait dit qu’environ 13.000 personnes avaient été tuées dans l’insurrection de Boko Haram entre 2009 et 2014. Une enquête d’Africa Check montrait que l’affirmation était dans l’ensemble correcte.

Depuis lors, beaucoup de personnes sont mortes. Amnesty International évalue à environ 17.000 le nombre de personnes tuées à travers le Nord-est du Nigeria entre le début de l’insurrection en 2009 et juin 2015.

Selon la Nigeria Social Violence Dataset de l’Université Johns Hopkins, les 23.888 morts peuvent être attribuées à Boko Haram entre 2009 et 2014, mais aussi aux violences intercommunautaires, l’invasion des bergers Fulani (Peul), et à d’autres formes de violence à travers le pays.

Tous ces chiffres – qui prennent en compte les militaires et les civils ainsi que les policiers – sont loin du total avancé par l’inspecteur général. Sur la base des meilleures preuves disponibles, son affirmation selon laquelle 90.000 officiers ont été tués est fausse.

Traduit de l’anglais par Assane Diagne. Les liens auxquels nous renvoyons sont liés sont en anglais.

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