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La presse sénégalaise mal informée sur le rôle de Déby sous Habré ? Non

Selon le ministre tchadien de la communication, la presse sénégalaise est « mal informée » sur le rôle du Président Idriss Déby Itno dans les atrocités qui valent à son prédecesseur Hissène Habré son procès actuel. Des propos qui ne résistent pas aux faits.

Par Assane Diagne

Le ministre tchadien de la Communication, Hassan Sylla Bakari, a présenté Idriss Déby Itno, lors d’une récente conférence de presse à Dakar, comme une «victime» des atrocités commises sous le règne de son prédécesseur Hissène Habré, affirmant que la presse sénégalaise était ‘‘mal informée’ sur l’actuel président du Tchad.

«Depuis que je suis à Dakar, je constate que la presse sénégalaise s’étonne de l’absence d’Idriss Deby au procès.  Il y a même une partie de l’opinion qui pense que Deby dirigeait la DDS.  A l’époque, il était le commandant en chef de l’armée.  La presse sénégalaise est mal informée’’, a déclaré le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement tchadien qui a participé au financement du procès en cours à Dakar.

C’était au cours d’un point de presse organisé le 2 septembre 2015, coïncidant avec la reprise du procès de M. Habré devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE) qui le poursuivent pour «crime de guerre, tortures, crimes contre l’humanité» durant son règne de 1982 à 1990.

«Il ne faut pas se baser sur des rumeurs pour fonder une opinion. Comment il aurait pu perdre ses 11 frères, s’il faisait partie de cette machine répressive de la DDS?», se demandait alors, de son côté, le ministre de la Justice et des Droits humains du Tchad Béchir Madet qui avait pris part à cette rencontre.

La presse sénégalaise a-t-elle relayé des rumeurs ou inventé des accusations ?

L’ancien dictateur tchadien Hissene Habré faisant un signe de la main en quittant le tribunal à Dakar en juin 2015. Photo: AFP / Seyllou

Que disait la presse sénégalaise? Ces révélations sont-elles de simples rumeurs, comme le suggère M. Bakari ?

L’un des reportages auxquels M. Bakari pourrait faire allusion est celui du journal en ligne seneplus.com qui, rendant compte de l’ouverture du procès de Habré, le 20 juillet 2015 à Dakar, que le bâtonnier de l’ordre des avocats du Sénégal Me Mbaye Guèye, déplorait ‘’la non inculpation d’Idriss Deby dans les faits de crimes de guerre, crimes contre l’humanité et tortures reprochés à Hisséne Habré’’.

De même, le site leeral.net, reprenant un article du journal dakarois Le Populaire, du 30 juillet 2015, se demandait si on ‘’s’acheminait vers l’inculpation de Déby, principal responsable du ‘Septembre Noir’ de 1984’’.

Quelles sont donc les sources de la presse ?

Déjà, dans l’acte d’accusation qui a renvoyé Hissène Habré devant cette juridiction spéciale, le témoin Facho Balaam a déclaré que: «Les exactions commises dans le Sud pendant la période dite ‘septembre noir’ se traduisent essentiellement par des massacres sans discrimination des populations».

«Les militaires, dirigés à l’époque par Idriss Déby, comme Commandant en chef des FAN (Forces armées nationales, NDLR) et Mahamat Itno, son frère, ministre de l’Intérieur, à l’époque, regroupaient les villageois sur la place publique et leur tiraient dessus. Il s’agissait ainsi de couper la base de ravitaillement des Codos [un groupe rebelle du Sud hostile au pouvoir de Habré] qui évoluaient en forêt», poursuit-il, cité dans la même source.

L’opposant tchadien Ngarleji Yorongar affirme, de son côté, que Déby a extirpé des aveux de victimes, l’accusant de complicités de tortures

Comme pour réagir à cette sortie, une plainte contre Idriss Déby, a été déposée par des victimes, le 2 septembre 2015, devant les CAE, à Dakar, où se déroule le procès.

« Rattrapé par l’histoire et la justice? »

Former Chadian president Goukouni Weddeye speaking to AFP in March 2015 in N'Djamena. Photo: AFP/ Philippe Desmazes

L’ancien président Goukouni Weddeye s’adressant à l’AFP en mars 2015 à N’Djamena. Photo: AFP/ Philippe Desmazes

Avant cette plainte, l’hebdomadaire Jeune Afrique se demandait déjà, dans un numéro du mois d’août 2015, si Déby était «rattrapé par l’histoire et la justice».

«En 1981, quand Habré prépare sa contre-attaque contre les forces tchado-libyennes de Goukouni Weddeye, Déby est, à 29 ans, le chef d’état-major adjoint des Forces armées du Nord (FAN). A partir de 1983, lorsque Habré est bien installé au pouvoir, Déby devient le commandant en chef des Forces armées nationales tchadiennes (FANT) », rappelle la publication basée à Paris.

«C’est sous son autorité qu’est menée, en 1984, la terrible répression dans le Sud, connue sous le nom de Septembre noir. Pour soumettre les comités d’autodéfense (les fameux Codos), les FANT, mais aussi la Sécurité présidentielle, la Sûreté nationale et la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS) s’adonnent à des exécutions ciblées et à des massacres de masse. Déby le reconnaît lui-même en novembre 1984, dans le quotidien français Le Figaro : ‘C’est une lutte sans cadeau où nous appliquons une justice expéditive et exemplaire’», ajoute le journal.

Que disent les politologues?

Idriss Deby en train d’entrer dans la capitale N’Djamena le 2 décembre 1990, après avoir renversé le regime de Hissene Habré. Archive photo: AFP

Dans un entretien avec Africa Check, le journaliste et analyste politique sénégalais, Babacar Justin Ndiaye, explique qu’il « n’est pas facile de cerner le rôle de certains responsables dans un régime comme celui de Habré et surtout dans un contexte de guerre».

« Il y a les fonctions apparentes et les fonctions réelles, parce qu’en quittant l’état-major, Déby n’avait plus la confiance du chef de l’Etat. Mais en tant que conseiller, membre du cabinet, il peut être tenu pour responsable (des atrocités) mais responsable ne veut pas dire coupable», affirme M. Ndiaye qui a vécu au Tchad.

«Dans un système comme celui de Habré, la DDS dépendait directement du chef de l’Etat. Dans les pays d’Afrique centrale, les services de renseignements dépendent du chef de l’Etat et non d’un ministre ou d’un Premier ministre. C’est calqué sur le modèle Mobutu [défunt président du Zaïre, actuelle RD Congo] qui fut l’ami de Habré», dit encore l’analyste politique qui met en garde contre «les passions» et «les excès» dans l’approche journalistique de ce genre d’évènement.

Mais, précise-t-il, la responsabilité de M. Déby, en tant chef d’état-major de l’armée, dans le «Septembre noir» est « plus directe et plus engagée, à partir du moment qu’il n’a pas démissionné quand on a tiré ».

Conclusion: L’affirmation selon laquelle la presse sénégalaise est ‘’mal informée’’ est fausse

La presse sénégalaise a publié, ces dernières semaines, des articles sur le rôle supposé du Président Idriss Déby Itno dans des évènements au Tchad dans les années 80.

Le porte-parole du gouvernement tchadien a affirmé le 2 septembre que la presse était ‘’mal informée’’, rejetant notamment l’idée selon laquelle M. Déby était membre de la DDS.

Tant que la justice ne se sera pas prononcée sur son rôle, ces allégations ne seront pas prouvées d’une manière ou d’une autre. Toutefois les informations remises en cause ne relèvent pas d’affirmations gratuites mais sont contenues dans des documents de justice, entre autres sources.

Relu par Peter Cunliffe-Jones

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