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Moins de 20% des Nigérians ont-ils accès aux soins bucco-dentaires ?

Le ministre nigérian de la Santé a dit qu’au moins huit sur dix personnes dans son pays où la population est estimée 193 millions d’âmes n’ont pas accès aux soins de santé bucco-dentaires. Les données disponibles décrivent une situation peu reluisante mais sont insuffisantes pour confirmer ou infirmer ce chiffre.

Par David Ajikobi

 

Sont-ils moins de 20% de Nigérians à accéder à des services de soins bucco-dentaires? Le ministre de la Santé, le Professeur Isaac Adewole, a fait cette déclaration lors de la célébration de la Semaine nationale 2016 de la santé bucco-dentaire à Abuja.

Etant donné que le service de la statistique du Nigeria évalue la population du pays 193 millions de personnes en 2016, cela veut dire que plus de 150 millions de Nigérians seraient touchés. (Note : l’estimation est basée sur le recensement 2006 qui pourrait être surestimé en raison des d’interférences politiques).

Des centres de santé inactifs ou offrant un service minimum

Un assistant dentiste de l’hôpital Evangélique ECWA de Jos, au Nigeria, en mai 2016. Photo : Mike Blyth

Un assistant dentiste de l’hôpital Evangélique ECWA de Jos, au Nigeria, en mai 2016. Photo : Mike Blyth

Ni le ministre ni son attaché de presse, Boade Akinola, n’ont encore répondu à notre sollicitation concernant la source de cette affirmation.

Oyinkansola Sofola, professeur de chirurgie dentaire à l’Université de Lagos, a dit à Africa Check que le dernier recensement en ce qui concerne la santé bucco-dentaire date de 20 ans.

Les standards minimaux en matière de santé primaire au Nigeria exigent que chaque infrastructure dispose d’une unité de soins dentaire avec les équipements pour les soins de base. En l’absence d’un dentiste, un médecin généraliste doit être disponible pour diagnostiquer et traiter les problèmes dentaires, si possible. Le médecin doit référer les cas à des hôpitaux de niveau plus élevé quand c’est nécessaire.

La structure doit en outre disposer d’un infirmier ou d’une sage-femme. De préférence formés en santé dentaires, ceux-ci doivent disponibles pour fournir un traitement de base.

Le système semble bon sur le papier mais en réalité, peu de centres de santé au Nigeria fonctionnent correctement.

L’attaché de presse du ministre a confié à Africa Check qu’ «il y a environ 30.0000 centres de santé primaire au Nigeria et seuls les 20% sont fonctionnels». Cette situation a été révélée par une enquête menée par le Public Private Development Centre, une ONG qui contrôle les procédures de passation des marchés publics au Nigeria.

En 2015, le centre a choisi par hasard 40 sur 89 contrats de santé primaire accordés aux hôpitaux publics – qui fournissement également des soins de santé primaire – dans sept Etats, l’année précédente. Il a ainsi révélé que la majorité des hôpitaux sont soit inactifs soit assurent un service minimum.

Le président d’une Commission parlementaire sur les services de santé, Chike Okafor, a déclaré, lors d’une séance plénière que la plupart des centres manquent de médicaments, d’infrastructures sanitaires de base et ne peuvent pas se vanter d’un bon personnel médical.

Des services non gratuits

Même lorsqu’un établissement de santé publique est fonctionnel, les services ne sont pas gratuits. Les frais varient d’un Etat à l’autre et entre les différents gouvernements locaux. (Note: le bureau national des statistiques du Nigéria a annoncé en 2012 qu’environ 112 millions de Nigérians vivaient sous le seuil de pauvreté, pour une population estimée à 167 millions en 2011. Cela représente 67,1% de la population nationale, soit deux Nigérians sur trois.)

«Les gens se rendent chez leurs dentistes uniquement quand ils vont terriblement mal. Le [coût] économique d’une simple douleur dentaire peut être élevé », a affirmé à Africa Check le Dr. Olabode Ijarogbe, directeur de l’Association Dentaire du Nigéria.

En 2012, le Nigéria a développé une Politique nationale de santé bucco-dentaire prévoyant notamment de fournir un accès à des soins dentaires optimaux à plus de la moitié des résidents. Cet objectif devrait être atteint au travers d’une sensibilisation à l’hygiène bucco-dentaire, de recherche stratégique, d’un développement du personnel et d’une coordination des activités médicales. Le programme inclut aussi la remise à niveau des cabinets dentaires et l’intégration de la santé buccale dans les programmes de soins nationaux.

Cependant, le vice-président de l’association dentaire ne peut qu’affirmer que “cette politique n’a pas vraiment pris d’essor”. Le Docteur M. O. Ashiwaju a dit à Africa Check: «Le niveau d’exécution est resté très limité».

Où sont les dentistes?

Même si les établissements de santé étaient tous opérationnels, y aurait-il suffisamment de dentistes?

Ashiwaju a expliqué à Africa Check que «[moins de] 5000 dentistes agréés servent la nombreuse population Nigériane».

En utilisant les chiffres de la population de l’an dernier estimés à 193 millions, le ratio dentiste-population est d’un dentiste pour 38 600 personnes. En comparaison, les pays les plus développés en comptent 1 pour 2000 habitants, selon l’Organisation Mondiale de la Santé.

Le dentiste nigérian Docteur Lawal Bakare a tenté de battre le record mondial Guiness du plus grand nombre de personnes se brossant les dents en même temps. 201 000 élèves de l’état de Lagos y auraient participé.

Le Docteur Bakare a expliqué à Africa Check qu’  «au vu de la pauvre gestion des données au Nigéria, nous ne sommes probablement pas capables de fournir une précision absolue. Je dirais que le ministre a tenté de démontrer les difficultés du secteur de la santé dentaire au Nigéria, et nous pouvons affirmer avec conviction qu’elles sont très élevées; nous les sous-estimons même peut-être».

Conclusion : l’affirmation du ministre de la Santé n’est pas démontrée

Le ministre nigérian de la Santé a prétendu que 80% de la population n’a pas accès aux soins bucco-dentaires, mais il n’a pas fourni de preuve soutenant ce chiffre.

Les données disponibles dépeignent cependant un sombre tableau sur l’état de la santé dentaire dans le pays. D’une part, beaucoup des établissements de santé censés fournir les premiers soins basiques de santé buccale sont inopérants ou uniquement partiellement fonctionnels. D’autre part, le pays n’a que peu de dentistes pour répondre aux besoins de l’ensemble de la population.

De plus, même lorsque ces services sont disponibles, les individus peuvent ne pas avoir les moyens nécessaires, puisque les visites médicales dans les centres de santé primaire sont payantes. Des chercheurs et dentistes basés au Nigéria suggèrent ainsi que l’affirmation du ministre reflète la situation sur le terrain.

Cependant, par manque de faits et de chiffres permettant de conclure, l’allégation que «moins de 20% des Nigérians ont accès à des soins bucco-dentaires» n’est pas démontrée.

Traduit de l’anglais par Julie Bourdin

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