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Nord-est du Nigeria : la situation est-elle si dramatique que presque tous les enfants de moins de 5 ans sont morts?

Le New York Times a tweeté que presque tous les enfants de moins de 5 ans sont morts dans le nord-est du Nigeria, où la violence du groupe terroriste Boko Haram a provoqué le déplacement de près de 1,8 million de personnes.

Par David Ajikobi

Le groupe terroriste Boko Haram a mis le Nigeria sur la carte du monde pour les mauvaises raisons. Parmi les atrocités du groupe on peut notamment citer l’enlèvement de 200 écolières à Chibok en 2014, les attentats suicides  ou encore le déplacement à grande échelle des habitants du nord-est du pays.

Les femmes et les enfants sont souvent les premières victimes de cette insurrection. Dans un tweet, le New York Times a attiré l’attention sur un de ses articles sur qui parle de ce drame.

Voici ce qu’a écrit le journal: « La crise humanitaire dans le nord-est du Nigeria est si grave que presque tous les enfants de moins de 5 ans sont morts ».

Une catégorie entière de la population aurait-elle vraiment pu être anéantie?

Petite leçon de géographie

Les attaques des insurgés de Boko Haram ont été principalement limitées à la région nord-est du Nigéria.

La région comprend 6 des 36 Etats du Nigeria – Borno, Adamawa, Bauchi, Gombe, Taraba et Yobe – et avait une population estimée à 26 millions l’année dernière.

L’estimation de 2016 ne donne pas détails quant aux catégories de population, mais si 16% des habitants de la région étaient des enfants de moins de 5 ans – comme l’a montré le recensement de 2006 – la région aurait environ 4,16 millions d’enfants dans ce groupe d’âge, a déclaré à Africa Check le responsable des affaires publiques au Bureau des statistiques du Nigeria, Sunday Ichedi.

A la fin de l’année dernière, l’Organisation internationale pour les migrations  recensait 1 770 444 personnes déplacées dans 106 des 112 administrations locales auxquelles elle pouvait accéder dans la région du nord-est. Près d’un quart de la population déplacée était des enfants de moins de 5 ans.

Pour que le tweet du New York Times soit vrai, des millions d’enfants devaient donc mourir. Ceci est incorrect, comme nous allons le démontrer ci-dessous.

«La situation s’est quelque peu améliorée»

Pour commencer, l’article du New York Times a indiqué qu’il «apparaît» que tous les enfants de moins de cinq ans dans «l’État de Borno au Nigeria» sont morts. Cela contredit immédiatement le tweet du Times que «presque tous les enfants de moins de 5 ans [au nord-est du Nigeria] sont morts».

Deuxièmement, le journaliste Donald McNeil jr a cité les «agences d’aide» comme source de son affirmation, en particulier Médecins Sans Frontières. (Remarque: McNeil n’a pas répondu à un courrier électronique d’Africa Check lui demandant quelles étaient ces agences.)

McNeil a par ailleurs fait référence à un article d’opinion du magazine Time dans lequel la présidente de Médecins Sans Frontières (MSF) International, le Dr Joanne Liu, et la directrice des opérations d’urgence de l’organisation, le Dr Natalie Roberts, rendaient compte de leur visite en octobre 2016 dans les installations de MSF et les camps pour personnes déplacées dans l’Etat de Borno.

La conseillère en communication de MSF, Brigitte Breuillac, a confirmé à Africa Check que l’observation de Liu «faisait référence à certains endroits dans l’État de Borno visités en octobre [2016]».

«Aujourd’hui, la situation s’est quelque peu améliorée», a ajouté Mme Breuillac. «La réponse humanitaire a considérablement augmenté dans certaines régions de Borno et la nourriture est distribuée de manière plus cohérente. Ajouté à cela, une récente récolte limitée qui a apporté un certain répit ».

Cela dit, Brigitte Breuillac a déclaré que MSF demeurait préoccupée, car de nombreux cas de malnutrition persistait chez les populations vulnérables de Borno. Et une fois l’approvisionnement en récolte épuisé, les conditions peuvent encore se détériorer si l’accès à la nourriture n’est pas maintenu.

Difficultés pour déterminer le nombre de décès

Des enfants nigérians jouant au football à Minawao, un camp de réfugiés de l’ONU, à la frontière avec le Nigeria, dans l’extrême nord du Cameroun en mars 2014. Photo : AFP.

Des enfants nigérians jouant au football à Minawao, un camp de réfugiés de l’ONU, à la frontière avec le Nigeria, dans l’extrême nord du Cameroun en mars 2014. Photo : AFP.

Certes, de nombreux enfants de moins de 5 ans sont morts inutilement en raison de la malnutrition et des maladies qu’elle a exacerbées. Déterminer leur nombre est en revanche difficile.

«Compte tenu du contexte extrêmement difficile et du manque d’accès des acteurs humanitaires à une grande partie de la population de Borno au cours des dernières années, il est très difficile de comprendre le taux exact de mortalité due à la malnutrition», a déclaré Brigitte Breuillac à Africa Check.

Un rapport publié par MSF en novembre 2016  a montré que le paludisme était la principale cause de décès dans les structures sanitaires de l’État de Borno. La malnutrition, la rougeole et la pneumonie demeurent toutefois une préoccupation.

Alors que le rapport se limite à indiquer qu’il y a un taux élevé de mortalité dans certains camps comme Muna Garage et Customs House, le nombre exact de décès à Banki – une communauté de Borno à la frontière entre le Cameroun et le Nigeria – a été mentionné dans le document.

Il montre que 70 des 2 134 enfants de moins de 5 ans (3,2%) étaient morts entre juillet et septembre, et 14 décès ont été déclarés parmi 1 916 enfants de moins de cinq ans (0,7%) en septembre et en octobre.

Brigitte Breuillac a également cité un rapport du Réseau des systèmes d’alerte précoce contre la famine. Il indique seulement que «l’analyse montre qu’au moins 2 000 décès liés à la famine peuvent avoir eu lieu dans la région de l’administration locale de Bama, entre janvier et septembre, dont beaucoup sont de jeunes enfants».

Africa Check a tenté d’obtenir des chiffres du commissaire à la santé de l’Etat de Borno, le Dr Haruna Mshelia, mais il n’a pas répondu aux questions.

391 000 enfants à nourrir cette année

Peut-être que le plus grand démenti à l’affirmation que «presque tous les enfants de moins de 5 ans sont morts» est que les organisations humanitaires prévoient d’aider des centaines de milliers d’enfants de moins de cinq ans cette année dans les États d’Adamawa, Borno et Yobe.

Le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires au Nigeria, ainsi que 11 partenaires internationaux, prévoient de déployer des ressources pour traiter la malnutrition aiguë modérée chez les enfants de plus de 6 mois et de moins de 5 ans cette année.

Le plan ajoute que «environ 391 000 enfants de moins de 5 ans et 185 500 femmes enceintes et allaitantes dans les zones qui sont très exposées à l’insécurité alimentaire, seront ciblés en priorité par les partenaires avec une alimentation complémentaire complète».

Conclusion : la situation des enfants de moins de 5 ans est difficile, mais la plupart d’entre eux ne sont pas morts

Le tweet du New York Times selon lequel «presque tous les enfants de moins de cinq ans dans le nord-est du Nigeria sont morts» en raison de l’urgence humanitaire causée par le groupe terroriste Boko Haram est inexact pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il contredit l’article auquel il renvoie, qui souligne que cela ne semble être le cas que dans l’État de Borno, l’un des 6 États qui composent la région nord-est du Nigeria.

Deuxièmement, à la fin de l’année dernière, l’Organisation internationale pour les migrations comptait environ 467 000 enfants de moins de 5 ans rien que dans les camps pour personnes déplacées. En outre, les données limitées disponibles sur les décès chez les enfants de moins de 5 ans ne soutiennent pas l’idée d’une quasi-élimination de ce groupe d’âge.

Pourtant, la situation des enfants de ce groupe d’âge reste dramatique, avec un consortium d’agences humanitaires qui planifient de nourrir près de 400 000 enfants dans la région cette année.

Traduit de l’anglais

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