Peter Cunliffe-Jones COMMENTAIRE – Combattre la désinformation en Afrique : 4 leçons d’un environnement complexe

Au moment où il s'apprête à quitter Africa Check, le fondateur de notre organisation, Peter Cunliffe-Jones, livre dans ce blog les 4 leçons qu'il a tirées de ses sept années de fact-checking sur le continent.

« Nous ne pouvons pas pardonner à la personne qui a lancé cette rumeur », a déclaré Aminu Ahmed Tudun-Wada, président du Polio Victims Trust à Kano, dans le nord du Nigéria, alors que son fils quittait la cour. Il a contracté la poliomyélite à l’enfance en 1963, quelques années avant que le vaccin antipoliomyélitique ne soit disponible au Nigeria, le rendant incapable de marcher. En 2002, lorsque son fils Umar est né, une rumeur sans fondement sur la vaccination contre la polio s’est répandue dans la région et a conduit les autorités à interdire le vaccin. Peu de temps après, bébé Umar a également contracté la polio. (Voir VIDEO)

Lorsque cela se produisait, je vivais au Nigéria en tant que chef de bureau de l’Agence France Presse (AFP). Au cours des années suivantes, j’ai suivi les informations faisant état de la façon dont les fausses allégations concernant les vaccins antipoliomyélitiques (nous n’utilisions pas le terme « fake news » à l’époque et ne devrions pas le faire maintenant) ont entraîné une augmentation du nombre de cas de polio au Nigéria et dans les environs ; des milliers de victimes de la poliomyélite mais aussi de la désinformation.

J’apprendrai plus tard comment une rumeur sur le vaccin anti-tétanique répandue lors d’une réunion en Tanzanie en 1994 aurait pris racine dans des pays aussi éloignés que le Sénégal et le Kenya.

Le tétanos est une maladie bactérienne qui provoque une contraction douloureuse des muscles. Quand cela touche la mâchoire, les victimes luttent pour respirer et peuvent mourir. En raison d’une fausse rumeur sur le vaccin, le Kenya est l’un des 16 pays à ne pas encore avoir éliminé le tétanos maternel et néonatal. En conséquence, on estime qu’en moyenne un enfant kényan meurt du tétanos chaque jour.

Près de deux décennies après la propagation de la rumeur concernant le vaccin antipoliomyélitique, il semble que le problème de la désinformation se soit encore aggravé.

Là où jadis les rumeurs se propageaient lentement, entre pairs, à travers le bouche à oreille et les médias, elles se répandent aujourd’hui via les médias sociaux.

Rien que ce mois, de fausses rumeurs partagées sur Facebook ont provoqué des tensions sociales et religieuses au Nigéria, faisant des victimes d’escroquerie à l’emploi au Kenya, annonçant la mort d’un chef religieux au Sénégal et cherchant à attiser le ressentiment en Afrique du Sud.

Les élections au Nigeria, au Sénégal et en Afrique du Sud cette année ont toutes été des champs de bataille de l’information.

Les tactiques ont variées, allant des statistiques erronées venant des politiciens aux diffamations contre des opposants politiques, en passant par les tentatives de d’influencer le vote et les efforts visant à saper la confiance dans les résultats des élections.

Après la révélation du rôle de la société Cambridge Analytica lors des dernières élections au Kenya et au Nigéria, cela a conduit à de nombreuses spéculations sur l’impact de la désinformation sur les récents scrutins.

Mais depuis 2002, certaines choses ont changé pour le mieux. D’une part, la désinformation est maintenant largement reconnue comme un problème majeur dans le monde entier et fait donc l’objet d’une attention accrue.

Que devrions-nous – ainsi que d’autres pays préoccupés par ces problèmes de la RDC au Zimbabwe – faire ? Me retirant aujourd’hui, sept ans après avoir lancé Africa Check, je retiens quatre leçons et une question.

1. Dire ce qui est juste et pas seulement ce qui est faux

Au Sénégal, l’an dernier, Africa Check a organisé un débat sur l’accès à des informations fiables sur la santé publique, allant de la prévalence des principales maladies aux dépenses consacrées aux hôpitaux publics. Des sujets sur lesquels même les décideurs sont souvent dans l’ignorance, mais les responsables du ministère de la Santé ne se sont pas présentés.

Et la situation est la même à travers le continent comme au Kenya, où notre équipe a eu du mal à obtenir des données sur la mortalité maternelle au cours des dernières semaines.

« Ce n’est pas que les données n’existent pas », ai-je écrit dans le premier billet de blog d’Africa Check, en 2012. « C’est vrai… mais néanmoins, accéder à ces informations est toujours plus difficile que nécessaire et la qualité des données n’est pas ce qu’elle devrait toujours être. Alors, cela sera, j’en suis certain, un défi ». C’était le cas et c’est ce que nous avons entendu lorsqu’Africa Check a réuni une douzaine d’initiatives de fact-checking à Johannesburg en novembre 2017.

C’est un défi particulier, car à mon avis, vérifier les faits ne consiste pas seulement à dire ce qui est faux, mais aussi à montrer ce qui est vrai.

C’est pourquoi, plus tôt cette année, Africa Check a lancé une nouvelle version bêta d’un outil appelé Info Finder (Infothèque en Français), destiné à faciliter la tâche du public et des décideurs politiques à la recherche d’informations fiables sur un large éventail de sujets.

C’est pourquoi nous travaillerons avec l’Open Data Institute sur un projet d’ouverture de données en Afrique au cours des trois prochaines années. Il est vital de fournir des informations aux citoyens et aux décideurs.

2. Rechercher le noyau de la vérité dans une fausse déclaration

Avoir « raison » ne suffit pas néanmoins pour remporter un débat.

J’ai récemment pensé à cela en Afrique du Sud, quand j’ai demandé à un couple de personnes âgées comment ça allait, et j’ai entendu une litanie de problèmes, commençant par : « la situation de l’électricité a tellement empiré ces vingt dernières années ». L’Apartheid a pris fin en 1994, et nous savons tous ce qu’ils voulaient dire. Et avec le pays souffrant de fréquentes coupures de courant, beaucoup conviendraient qu’il y a des problèmes.

Est-ce que cela signifie que l’approvisionnement en électricité a généralement « empiré » depuis 1994 ? Cela dépend de votre point de départ – en tant qu’individu. Comme le montre cette fiche d’information d’Africa Check, près de 100 % des ménages blancs en 1994 avaient accès à une alimentation électrique ininterrompue, mais seulement 37 % des ménages noirs avaient la même chose. Au total, 54 % des ménages avaient accès à l’électricité. Le nombre comparable en 2017 était de 87 %. Ainsi, le fait que la fourniture de l’électricité se soit « détériorée » ou « améliorée » dépend de quel bout de la lorgnette vous le regardez.

Les statistiques donnent souvent une image correcte du pays, mais les gens vivent leur vie localement. Et nous devons le reconnaître, sinon les lecteurs écarteront nos vérifications des faits.

Comme l’a montré cette étude de 2010, si nous tenons compte de l’expérience vécue de nos lecteurs ou du noyau de la vérité dans un argument erroné, les conclusions de notre vérification des faits auront plus de chance d’être acceptées.

3. La vérification journalistique des faits ne suffit pas

Les organisations indépendantes de vérification des faits ont été créées au début des années 2000 aux États-Unis en tant qu’unités spécialisées des médias traditionnels. Utilisant une approche journalistique pour lutter contre la désinformation, elles enquêtent sur les allégations pour en établir l’exactitude et publier leurs conclusions.

Plus de 30 ans après mon premier poste de journaliste, je me considère toujours comme un journaliste et il existe de nombreuses raisons d’avoir des réserves sur l’approche adoptée à cet égard.

Mais, à mon avis, si l’objectif est de réduire les torts causés par la désinformation dans des pays aussi complexes que ceux sur lesquels travaille Africa Check, une approche plus holistiques est nécessaire.

Pour atteindre son objectif général d’amélioration du débat, Africa Check a défini cinq objectifs clés. Les quatre premiers sont :

  • Identifier et réduire la circulation de la désinformation préjudiciable
  • S’assurer que les informations exactes soient largement disponibles
  • S’assurer que les utilisateurs aient une compréhension plus précise des sujets abordés
  • Propager les compétences de vérification des faits et sensibiliser le grand public

Au premier trimestre de 2019, selon l’organisme de monitoring des médias, Newsclip, notre travail a atteint environ 86,5 millions de personnes via la méthode journalistique traditionnelle de vérification des faits.

Mais en plus d’identifier les informations erronées, nous travaillons également à réduire leur propagation à la source en intervenant auprès des personnalités publiques et des institutions pour obtenir des corrections et discuter d’une approche de la communication fondée sur des preuves.

Nous travaillons également avec des médias traditionnels et des plateformes des médias sociaux. Depuis 2015, Africa Check a formé plus de 2 000 journalistes provenant de rédactions de médias traditionnels et, répondant à une question dans le cadre d’une étude universitaire de 2016, un responsable de média a déclaré: « Mes reporters savent maintenant qu’ils doivent vérifier les faits ».

Dans le même temps, afin de vulgariser les compétences en vérification des faits auprès du grand public, nous avons commencé à nous adresser aux écoles. Nous avons récemment recruté un nouvel employé pour nous aider à élaborer un programme d’éducation aux médias à l’intention des jeunes.

4. Exploiter le pouvoir des autres communautés

Africa Check travaille dans quatre pays avec une équipe de seulement trente personnes.

Le besoin que nous cherchons à satisfaire est continental. Pour cette raison, Africa Check a – depuis son lancement – cherché à atteindre un cinquième objectif consistant à créer un réseau de vérificateurs de faits non partisans à travers le continent et à travailler avec des communautés plus larges.

Pour construire notre outil Info Finder (Infothèque) et en faire un outil véritablement transformateur, nous cherchons à travailler avec des groupes d’experts indépendants, faisant appel à des connaissances spécialisées que nous ne pouvions pas posséder.

Pour développer la vérification des faits au-delà des quatre pays dans lesquels nous travaillons, nous assurons la formation et le mentorat aux salles de rédaction. Nous organisons cette année nos sixièmes Prix annuel de vérification des faits en Afrique.

Depuis 2017, nous rassemblons des organisations émergentes, notamment Pesa Check au Kenya, Dubawa au Nigeria, Congo Check en RD Congo et ZimFact au Zimbabwe.

La croissance de la communauté de vérification des faits en Afrique est remarquable (et sera évidente lors du Global Fact 6 à Cape Town le mois prochain) mais ne sera pas suffisante.

Comme l’a montré la crise du virus Ebola de 2014, pour atteindre les personnes les plus exposées à la désinformation en Afrique, il est parfois nécessaire que les messages soient en langues locales et transmises par leurs pairs, et non en anglais ou en français sur un site Web.

Nous devons donc nous engager avec ceux qui peuvent s’impliquer au niveau communautaire et nous le ferons, plus tard cette année, avec un nouveau projet passionnant au Nigéria.

Alors, le fact-checking fonctionne-t-il ?

Lorsque la plupart des gens pensent au fact-checking, ils pensent uniquement en termes de vérification journalistique des faits. Ils se demandent si l’exposition à une vérification des faits persuadera un adepte convaincu d’une vision du monde à changer d’avis. (La réponse, selon cette étude de novembre 2016, en dit peut-être plus que vous ne le pensez).

Mon point de vue est cependant que, pour être efficace – du moins dans le type de sociétés complexes dans lesquelles Africa Check opère – la vérification des faits doit être plus globale et englober un plus large éventail d’activités : non seulement la publication de rapports, mais aussi s’appuyer sur les médias traditionnels et sociaux, s’ouvrir aux personnalités publiques et aux institutions pour à la fois obtenir des corrections des affirmations trompeuses et changer leur façon de communiquer, et travailler avec des éducateurs et d’autres personnes pour intégrer les programmes d’éducation aux médias dans les écoles et sensibiliser la société. C’est ce qu’il faut juger.

Sur cette base, quelle est la preuve que le fact-checking fonctionne ? La réponse honnête est qu’il est trop tôt pour le dire, mais j’estime que notre impact s’accroît avec le temps.

En février 2019, un important parti politique sud-africain a contacté Africa Check pour vérifier son manifeste avant sa publication, soucieux d’éviter toute atteinte à la réputation résultant de vérifications factuelles défavorables. (Nous ne l’avons pas fait pour éviter d’avantager un parti).

Au Sénégal, l’économiste qui rédigeait le manifeste d’un des principaux partis politiques a admis à un chercheur qu’en raison de notre travail, « ceux qui écrivent les manifestes des partis politiques prêtent de plus en plus attention à l’exactitude des chiffres ».

Chaque mois nous voyons les politiciens et les institutions corriger les affirmations fausses et trompeuses. Et nous savons que, comme l’a montré cette étude, apprendre aux jeunes à repérer la désinformation marche.

Certes, il n’existe pas de solutions simples à des problèmes aussi complexes, mais j’estime qu’une approche holistique telle que la nôtre semble être notre meilleur espoir de réponse.

Les générations futures, comme Umar Tudun-Wada, le jeune homme touché par la panique du vaccin anti-polio de 2002 au Nigéria, méritent que nous essayions.

© Copyright Africa Check 2019. Vous pouvez reproduire cet article totalement ou partiellement dans le cadre d’un reportage et /ou d’une discussion sur l’information et l’actualité, à condition d’en attribuer le crédit à “Africa Check, une organisation non partisane qui encourage la précision dans le débat public et dans les médias. Twitter @AfricaCheck_FR et fr.africacheck.org”.

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