Valdez Onanina COMMENTAIRE – Côte d’Ivoire : suicides, classements et précisions

En alertant sur le suicide, des internautes ont relayé, de bonne foi (à leur décharge), des données légèrement imprécises et parfois confuses sur la position de la Côte d'Ivoire aux classements africain et mondial des taux de suicide. Précisions.

Toutes les quarante secondes, une personne se donne la mort quelque part dans le monde, d’après les dernières estimations de l’OMS, l’Organisation mondiale de la Santé

On y apprend, entre autres, que « 79 % des suicides surviennent dans des pays à revenu faible ou intermédiaire ».

Depuis le début de ce mois de septembre 2019, durant lequel la communauté internationale a célébré la Journée mondiale de prévention du suicide, des internautes rivalisent de tweets, de posts et de stories pour sensibiliser à ce phénomène identifié comme étant « la deuxième cause de mortalité (dans le monde) chez les 15-29 ans ».

Ces dernières semaines, plusieurs internautes ont partagé une information indiquant que la Côte d’Ivoire est le premier pays africain, et le cinquième dans le monde sur la base du taux de suicide, citant, pour la plupart, l’OMS ou partageant des documents portant l’estampille de cette organisation.

Très suivie sur les réseaux sociaux, l’activiste béninoise Mylène Flicka, reconnue, entre autres, pour son intérêt pour la précision des faits et la qualité de l’information, indiquait sur Instagram, le 9 septembre 2019, que la « Côte d’Ivoire est le cinquième pays dans le monde où le taux de suicide est très élevé ». Depuis, elle a rectifié le tir sur Twitter, preuve de sa bonne foi, en partageant le lien vers une source crédible sur le sujet. 

Mais comme on se doute bien, le partage, par Mylène Flicka, de la principale source d’informations sur le suicide dans le monde n’a pas tout à fait empêché certains de continuer à présenter la Côte d’Ivoire comme le premier pays en Afrique et le cinquième dans le monde selon le taux de suicide. Le but étant, à leur décharge une fois encore, de sensibiliser et d’attirer l’attention sur un mal. 

Pour en avoir le cœur net, un internaute a demandé à Africa Check d’apporter des éclaircies sur ce classement. 

Les données de l’OMS sur le suicide 

Sur son site, l’instance onusienne en charge de la Santé présente, à travers la base de données de l’Observatoire de la santé mondiale sur la santé mentale, des estimations mondiales pour le suicide.

Il y est répertorié des estimations du taux brut de suicide par région de l’OMS, par région définie selon les objectifs de développement durable, et par région définie selon les objectifs du millénaire pour le développement.

On y retrouve aussi des estimations du taux brut de suicide  par pays et par groupes d’âge de dix ans (de 10 à plus de 80 ans), par pays et par groupes d’âge de cinq ans (de 5 à 29 ans), par pays et par groupes d’âge de 15-29 ans et 30-49 ans.

Enfin, on y retrouve des estimations du taux de suicide par pays et selon un âge standardisé. Ce sont ces dernières données qui – selon les explications de l’OMS – correspondent le mieux à évaluer ou établir un classement des pays selon le taux de suicide. 

Sur la pertinence des estimations du taux de suicide par pays et selon un âge standardisé, l’OMS explique que « deux populations avec les mêmes taux de mortalité par âge pour une cause de décès particulière auront des taux de mortalité globaux différents si la répartition par âge de leurs populations est différente ». 

Or, « les taux de mortalité standardisés selon l’âge corrigent les différences dans la répartition par âge de la population en appliquant les taux de mortalité observés par âge pour chaque population à une population standard ». 

C’est d’ailleurs ces mêmes données (les estimations du taux de suicide par pays et selon un âge standardisé) qui nous ont été transmises par l’OMS quand nous leur avons demandé un classement des pays selon le taux de suicide; c’est encore elles qui ont été partagées sur Twitter par Mylène Flicka.

La Côte d’Ivoire a le 2e taux de suicide le plus élevé en Afrique

Les dernières estimations de l’OMS du taux de suicide par pays et selon un âge standardisé portent sur l’année 2016. À cette date, leur dernière mise à jour remonte au 17 juillet 2018.

En 2016, 32 suicides pour 100 000 hommes ont été enregistrés en Côte d’Ivoire contre 13 suicides pour 100 000 femmes.

Toutefois, les chiffres pour tous sexes confondus, font état de 23 suicides pour 100 000 habitants. Et sous ce regard, la Côte d’Ivoire affiche le deuxième plus fort taux de suicide en Afrique, derrière le Lesotho (28,9 / 100 000).

« Dans la région Afrique, si l’on compare les taux pour les deux sexes confondus, la Côte d’Ivoire est deuxième, derrière le Lesotho. Si nous tenons compte des taux de suicide masculins dans la région Afrique, la Côte d’Ivoire a le taux le plus élevé de la région », a réagi Collins Boakye-Agyemang, le responsable de la Communication du bureau régional de l’OMS pour l’Afrique contacté par Africa Check.

La Côte d’Ivoire affiche le 6e plus fort taux de suicide dans le monde

Toujours sur la base des dernières estimations de l’OMS du taux de suicide par pays et selon un âge standardisé, la Côte d’Ivoire n’est pas comprise parmi les cinq pays aux plus forts taux de suicide.

Viennent avant elle : la Guyane avec 30,2 suicides pour 100 000 habitants, le Lesotho (28,9 / 100 000), la Russie (26,5 / 100 000), la Lituanie (25,7 / 100 000 habitants) et le Suriname (23,2 / 100 000). 

Les Ivoiriens sont donc – sur la base de ces données – les sixièmes dans le monde quand on parle de taux de suicide. 

 

De la qualité des données sur le suicide

Toutefois, l’OMS prévient de la qualité de ces estimations en soulignant un manque de données sur le suicide et les tentatives de suicide au niveau mondial.

L’OMS souligne même que les données actuelles « ne sont pas de bonne qualité (car) seuls 80 États membres disposent de systèmes d’enregistrement des données d’état-civil de qualité qui puissent être utilisés directement pour estimer les taux de suicide ».

« Ce problème de mauvaise qualité des données de mortalité n’est pas propre au suicide, mais compte tenu de la sensibilité de cette question – et de l’illégalité du comportement suicidaire dans certains pays – il est vraisemblable que la sous-notification et la mauvaise classification représentent des problèmes plus importants pour le suicide que pour la plupart des autres causes de décès », précise l’institution, suggérant d’améliorer la surveillance et le suivi du suicide et des tentatives de suicide si l’on veut que les stratégies de prévention soient efficaces. 

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