Jean Meissa Diop ANALYSE – Protection des sources par le journaliste : une exigence déontologique

Quelle est la responsabilité du journaliste dans la protection de ses sources ? C'est la réflexion de notre chroniqueur suite à l'assassinat en février dernier d'un éleveur malien par des jihadistes, après la diffusion de son témoignage, à visage découvert, sur France 24.

Le journaliste a l’obligation déontologique de protéger sa source. Il s’est trouvé des journalistes – ceux n’ayant jamais été confrontés à cette situation – pour penser que ce point de la morale professionnelle n’est qu’une clause de style ou une recommandation facultative à observer. Jusqu’à ce que l’exécution d’un éleveur, au Mali, par des djihadistes vienne rappeler à la presse du monde entier que si des reporters de la chaîne de télévision France 24 ne l’avaient pas montré, témoignant à visage découvert lors d’une interview, l’éleveur Sadou Yehia n’aurait pas pu être identifié par les djihadistes, recherché par ces derniers, retrouvé, enlevé le 5 février 2020 et exécuté trois jours plus tard par les mêmes terroristes.

Négligence coupable

La ligne de défense de France 24, coupable de négligence, ne tient qu’à un fil très mince, à savoir que « l’imbrication des terroristes dans la population locale dont ils sont eux-mêmes issus » est une précaution « illusoire » (sic) pour ne pas dire « artificielle » (re-sic), selon la déclaration de la direction de la chaîne française d’informations en continu.

Dans des contextes divers (sécuritaire, professionnel, social, politique, économique…), il peut être imprudent d’évoquer, dans le traitement de l’information, des sources qui pourraient, par ce fait même, être mises en insécurité par la diffusion d’informations présumées émanant d’elles, parce qu’identifiées et/ou identifiables.

Il n’y a pas que les éléments matériels de l’identité (nom, prénom, photo…) qui peuvent « trahir » une source, l’allusion à ses fonctions, à sa zone d’habitation, le lieu de rencontre avec elle, peuvent aider à savoir qui a parlé de quoi à tel journaliste dont l’interlocuteur peut être « tracé » par la nature des informations, leur précision, le sujet, la date…

Il se peut que, par ignorance du danger de mort ou autres représailles physiques encourues, le pauvre villageois malien n’ait pas demandé le floutage de son visage. Dans ce cas, comme dans d’autres, du reste, la responsabilité, l’obligation et le devoir du journaliste de protéger sa source n’en sont pas moins engagés. Le journaliste doit protéger sa source, même si cette dernière ne demande pas cette protection. Et a fortiori quand elle demande à être protégée. Si, par ignorance ou inconscience, la source ne demande pas la sécurisation de son identité, il appartient au journaliste d’apprécier la dangerosité de son identification et prendre l’initiative de mettre la source à l’abri de toutes représailles (physiques, sociales, psychologiques…), de poursuites judiciaires…

« La chaîne France 24, très regardée en Afrique, a-t-elle mis Sadou Yehia en danger de mort comme le pensent certains ? L’anonymisation des sources est-elle « illusoire » comme le rétorque la direction de France 24 qui avait, dans un premier temps, qualifié d’« artificielle » toute précaution sur l’identité des personnes interrogées en raison de « l’imbrication des terroristes dans la population locale dont ils sont eux-mêmes issus » ? comme s’interroge Cyril Bensimon dans une réflexion dans lemondeafrique.fr.

Un cas d’école

L’affaire a fait mal à la conscience à France 24 où, dans une déclaration, la section du Syndicat national des journalistes (SNJ) de France Médias Monde (France 24, RFI et MC Doualiya) a dénoncé, le 14 février 2020 ? les « explications emberlificotées » de la direction et a estimé que « la diffusion à visage découvert du témoignage [de Sadou Yehia] contrevient à tous les principes déontologiques de base ».

Poursuivant son argumentation défensive, la direction de France 24 s’est dite « profondément atteinte par cet assassinat barbare », mais refuse d’être désignée « comme les coupables dans une inversion insupportable des responsabilités ». 

« L’absence de floutage constitue une erreur que je ne pensais pas un jour voir advenir, semble rétorquer Bensimon dans une réflexion publié dans www.lemonde.fr/afrique/. Cela fait partie des précautions basiques à prendre quand on effectue ce type de reportage. Les justifications données par la suite ne tiennent pas la route. L’anonymisation du répondant, du lieu de l’entretien, le floutage des visages sont des précautions minimales à prendre dans le contexte de violences systématiques contre les civils dans cette zone. »

« Il y a eu deux séries de justification de France 24 », analyse Cyril Bensimon. « Il y a eu un premier communiqué surréaliste sous-entendant grosso modo que les groupes terroristes et les communautés sont tellement imbriqués qu’on ne peut pas distinguer les bons des méchants. Le second communiqué est plus nuancé et dit que « l’anonymisation est illusoire » pour protéger les personnes interviewées. Ce n’est pas à France 24 de décider du niveau de risque auquel sont exposées les populations. (…) C’est aux journalistes et à la rédaction de prendre leurs responsabilités pour communiquer le message sans que la source du message soit exposée à des représailles ».

Dans un entretien au Monde Afrique, Yvan Guichaoua, enseignant chercheur à la Brussels School of International Studies de l’université du Kent et spécialiste du Sahel, souligne que « si les djihadistes n’ont pas besoin de France 24 pour être informés, des précautions maximales doivent être prises pour éviter de mettre en danger ceux qui témoignent contre leurs agissements. »

Ainsi, l’exécution d’une personne-ressource « coupable », aux yeux de ses assassins, d’avoir parlé à des journalistes, et dont un média n’a pas protégé l’identité, devrait être un cas d’école pour tout journaliste, pour tout organe de presse.

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