Michaëlle Jean exagère le pourcentage d’Africains sans identité légale (actualisé)

La secrétaire générale de la Francophonie estime que 57% des Africains ne sont pas enregistrés à l’état civil. Un pourcentage bien supérieur aux statistiques disponibles.

Dans son édition du 16 octobre 2017, le quotidien sénégalais L’As titrait : « 57% de la population africaine ne sont pas enregistrés à l’état civil ». Ce chiffre a été revélé par Michaëlle Jean, secrétaire générale de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).

Mme Jean s’exprimait au cours de l’inauguration de la Maison des jeunes et de la Francophonie de Ngoundiane (village situé à 100 kilomètres à l’est de Dakar). Ce chiffre a été repris par plusieurs sites d’informations au Sénégal.

Mais nous avons cherché à savoir si plus de la moitié de la population du continent n’a pas d’identité légale.

 La source de Michaëlle Jean ?

Nous avons reçu de Julie Tilman, chargée de mission auprès de la secrétaire générale de l’OIF, le discours lu par Mme Jean au cours de cet événement. Il n’y figure pas que « 57% de la population africaine est sans identité légale ».

« A ma connaissance, je ne crois pas qu’elle ait parlé au journaliste de ce journal ou donné une interview », a réagi Mme Tilman.

« Il y avait beaucoup de monde [à la cérémonie] et je n’étais pas tout le temps à côté de Madame Jean. Si jamais elle a répondu à des micros tendus, je ne pouvais pas y assister », a-t-elle ensuite admis.

« Mme Jean l’a bien affirmé »

L’auteur de l’article, le journaliste Mbaye Samb, assure que Michaëlle Jean a bien avancé ce chiffre. « Peut-être est-elle sortie de son discours, ça arrive. Elle l’a bien affirmé », a-t-il renchéri.

M. Samb nous a ensuite transmis un extrait sonore de l’allocution de Michaëlle Jean. On y entend, en effet, la secrétaire générale de l’OIF déclarer que « 57 % de la population africaine n’a pas d’identité légale. Il faut régler ça ».

(Note : dans l’élément sonore, on arrive difficilement à distinguer si Mme Jean prononce « 57 » ou « 55 ».)

«Effectivement, elle cite le chiffre 55 % (moi j’entends 55 et pas 57 mais ce n’est pas la question). Vous avez raison », a répondu Julie Tilman à qui Africa Check a transmis le document audio afin qu’elle confirme son authenticité.

Mme Tilman nous a ensuite transmis un courriel qu’elle a échangé avec Adama Sawadogo, le fondateur d’Icivil Africa, une plateforme «qui permet l’identification automatique et numérique des naissances grâce à une technologie de pointe et via téléphone ».

« Les sources sont nombreuses sur l’absence d’identité juridique au sein des populations africaines. Une des plus récentes (55%) est de la Banque africaine de développement (BAD) », écrit M. Sawadogo qui a joint à son courriel un document intitulé « Mise en œuvre des systèmes intégrés de gestion de l’identification électronique des personnes sur le continent: la vision de la BAD ».

Le document en question a été présenté lors d’un forum sur l’identité numérique (ID4Africa ) tenu en mai 2016 à Kigali au Rwanda. A la page 2, une illustration indique  – sans détails – que 55% des personnes en Afrique n’ont pas d’identité légale. Mais le document met surtout en exergue les technologies de l’information et de la communication comme une solution pour améliorer l’enregistrement des bases de données nationales sur l’état civil.

Dans un entretien téléphonique, nous avons demandé à M. Sawadogo quelle est l’étude de la BAD qui présente concrètement ce chiffre. « Ce chiffre a été pris au cours d’une conférence internationale, c’est connu de tous. Je n’ai pas l’étude en elle-même mais veuillez contacter la BAD », a-t-il répondu.

Nous avons contacté la BAD qui n’a pas encore réagi. Mais le chiffre en question ne se trouve dans aucun de ses rapports disponibles en ligne.

 Une donnée rare, sinon parcellaire

Emmanuelle Mitte, chargée des questions d’apatridie pour l’Afrique de l’Ouest au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), a indiqué à Africa Check qu’à l’échelle africaine, « en moyenne 30 à 40%  de personnes » n’ont pas d’identité légale.

« Le constat est sévère dans certains pays d’Afrique comme le Liberia et la Somalie. Cependant, dans des pays comme l’Afrique du Sud, le Cap-Vert, ou encore en Afrique du Nord, le pourcentage de personnes enregistrées à l’état civil est assez élevé », observe-t-elle.

Si elle ne nous a pas indiqué une source précise, Emmanuelle Mitte nous a orientés vers ses collègues du siège du  HCR et de l’UNICEF.

En juin 2015, le HCR et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) ont publié une étude sur «la nationalité, la migration et l’apatridie en Afrique de l’Ouest».

Le document met en exergue les taux d’enregistrement des naissances des enfants de moins de cinq ans dans les différents pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), excepté le Maroc qui n’en était pas encore membre.

« Selon les données disponibles, en Afrique de l’Ouest, environ 95 millions d’enfants de moins de cinq ans ne sont pas enregistrés », souligne Anne-Isabelle Leclercq Baldé, du bureau de l’UNICEF pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, dans un courriel à Africa Check.

« Près de 34% d’Africains n’ont pas d’identité légale »

Dans un échange de courriels, la Banque mondiale nous a dirigés vers la dernière mise à jour de sa base de données mondiale d’identification pour le développement (En anglais, « Identification for Development Global Dataset », ID4D).

Le document rassemble des données de 198 pays pour estimer le nombre d’individus dépourvus d’identité légale.

Dans la zone Afrique – qui comprend 48 pays d’Afrique subsaharienne – la moyenne des personnes sans identité légale est de 34,57 %.

Nous avons additionné les pourcentages des pays d’Afrique du Nord à ceux des pays d’Afrique subsaharienne et en avons fait la moyenne des pays d’Afrique.

Ainsi, sur le continent,  33,69 % de personnes vivent sans identité légale selon les estimations de la Banque mondiale.

 «Des estimations approximatives»

Alan Gleb, du Center for Global Development, s’apprête à publier un ouvrage dont le titre est « Identification Revolution : Can Digital ID be Harnessed for Development? ».

Dans le deuxième chapitre, l’auteur aborde en effet la question des personnes non enregistrées à l’état civil en s’appuyant sur les informations fournies par la base de données ID4D de la Banque mondiale.

La méthodologie utilisée pour la base de données d’ID4D comporte deux parties, explique M. Gleb.

« Pour les enfants de 0 à environ 15 ans, on comptabilise ceux parmi eux qui sont sans certificats de naissance. La plupart de ces estimations sont collectées par l’UNICEF et publiées dans leurs publications périodiques » comme UNICEF Data. « Pour les adultes, la situation varie selon les pays. Pour certains, on utilise les données de leurs systèmes d’identification nationaux et pour d’autres ce sont leurs systèmes d’identification des électeurs qui sont exploités ».

Alan Gleb souligne que les estimations sont approximatives pour plusieurs raisons. La première est que le concept d’« identité légale » n’est pas bien défini dans les Objectifs de développement durable (ODD) et qu’il y a toujours des débats sur ce que cela signifie exactement.

« Les estimations de l’enregistrement des naissances et du nombre de personnes avec et sans carte nationale d’identité ou carte d’électeur sont également incertaines. Mais ce sont les meilleures estimations que nous avons à l’heure actuelle. Au fur et à mesure que les travaux dans les pays avancent, les estimations seront affinées pour donner une image plus claire », fait-il valoir.

Conclusion : le pourcentage d’Africains sans identité légale est exagéré

Présidant une cérémonie au Sénégal, en octobre 2017, la secrétaire générale de l’OIF a soutenu que « 55 % (ou 57%) de la population africaine n’a pas d’identité légale ».

Julie Tilman cite un document d’ID4Africa qui mentionne à son tour un rapport introuvable de la Banque africaine de développement. Mais les statistiques de la Banque mondiale révèlent que 33,69 % de personnes en Afrique sont privées d’identité.

Alan Gleb, du Center for Global Development, un think tank qui œuvre pour la réduction de la pauvreté et l’inégalité dans le monde, a confié à Africa Check que les estimations fournies par la Banque mondiale sont «approximatives» mais restent les « meilleures que nous avons à l’heure actuelle ».

Eu égard donc aux données disponibles, Michaëlle Jean a surestimé le pourcentage d’Africains sans identité légale.

Edité par Assane Diagne

© Copyright Africa Check 2018. Vous pouvez reproduire cet article totalement ou partiellement dans le cadre d’un reportage et /ou d’une discussion sur l’information et l’actualité, à condition d’en attribuer le crédit à “Africa Check, une organisation non partisane qui encourage la précision dans le débat public et dans les médias. Twitter @AfricaCheck_FR et fr.africacheck.org”.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Africa Check encourage une discussion franche, ouverte et inclusive sur les sujets abordés sur son site Web. Pour que la discussion réponde à ces objectifs, nous avons établi un règlement intérieur simple pour les contributions.

Les contributions doivent:

  • Etre en relation avec le sujet de l’artcle ou de la publication
  • Être écrit en francais

Les contributions ne peuvent pas:

  • Etre dans un langage ou contenir des informations diffamatoires, obscènes, abusives, relever de la menace ou du harcèlement;
  • Encourager ou constituer un comportement illégal
  • Véhiculer un message à l’égard duquel une autre partie détient les droits, lorsque vous n’avez pas acquis ces droits;
  • Contenir des informations personnelles sur vous ou d’autres personnes qui pourraient mettre quelqu’un en danger;
  • Contenir des URL inappropriées;
  • Constituer du courrier indésirable ou de la publicité non autorisée;
  • Être soumis à plusieurs reprises comme commentaires sur le même article ou post;

En faisant une contribution, vous acceptez qu’en plus de ce règlement intérieur, vous soyez lié par les . Les conditions générales d’Africa Check peuvent être consultées sur le site Web.

*