Jammeh n’est le premier président à s’avouer vaincu avant les résultats officiels

Le président de la Commission électorale de la Gambie a indiqué que la réaction de Yahya Jammeh – qui a reconnu sa défaite et félicité son adversaire dès l’annonce des tendances de la présidentielle – « n’est jamais arrivé ailleurs ».  Son affirmation est fausse.

«C’est unique, ce n’est jamais arrivé ailleurs avant. C’est vraiment unique que quelqu’un qui a dirigé ce pays depuis si longtemps accepte sa défaite avant même que la Commission électorale ne l’annonce. C’est vraiment, vraiment, vraiment unique. C’est incroyable », a dit le président de la Commission électorale gambienne, Alieu Momar Njie, au cours d’une conférence de presse, le 1er décembre 2016.

Yahya Jammeh est-il le premier président à agir de la sorte ?

Nous avons tenté en vain d’entrer en contact avec M. Njie pour sur quoi il s’est basé. Nous avons ainsi consulté les archives pour en savoir plus.

«C’est arrivé ailleurs dans le monde », a confié à Africa Check, Gilles Yabi, fondateur du West African think tank (Wathi), un groupe de réflexion basé à Dakar.

«L’exemple le plus proche est celui du Sénégal en 2012. Abdoulaye Wade a reconnu sa défaite. Dès que les premières tendances ont été publiées, il a appelé son adversaire pour le féliciter », a-t-il rappelé.

Les exemples de Diouf et de Wade

Lors du second tour de l’élection présidentielle, le 12 mars 2012, dès le soir, le candidat Macky Sall tient un discours dans lequel il annonce que le président-candidat Abdoulaye Wade l’a appelé pour le féliciter au moment où on en était juste aux premières tendances. L’annonce de Wade, qui venait de passer 12 ans au pouvoir, a eu lieu exactement à 21h 30.

Les anciens présidents sénégalais Abdou Diouf et Abdoulaye, en avril 2000, lors d'une cérémonie de passation de service. Photo AFP
Les anciens présidents sénégalais Abdou Diouf et Abdoulaye, en avril 2000, lors d’une cérémonie de passation de service. Photo AFP

Abdoulaye Wade n’est toutefois pas le premier à le faire au Sénégal. Son prédécesseur Abdou Diouf avait adopté la même attitude, lors du second tour de la présidentielle de 2000 qui l’avait opposé à M. Wade.

Sans attendre la proclamation des résultats officiels, dès le lendemain du scrutin, Diouf, qui venait de boucler 19 ans au pouvoir, avait appelé Wade pour le féliciter. Il avait ensuite envoyé une déclaration à la presse, reconnaissant ainsi sa défaite.

Y a-t-il d’autres exemples africains ?

Ailleurs, en Afrique de l’ouest, au Nigeria, lors du second tour de la présidentielle de mars 2015, le président-candidat Goodluck Jonathan avait reconnu sa défaite devant Muhammadu Buhari, en réaction à un comptage non encore confirmé par la Commission électorale nationale indépendante (INEC).

Jonathan avait téléphoné à son adversaire pour le féliciter au moment où beaucoup d’observateurs craignaient qu’il ne reconnaisse pas sa défaite.

Cap-Vert : une défaite de 12 voix d’écart

A côté du Sénégal, le Cap-Vert, un autre pays ouest-africain, s’est illustré dans cet exercice, en 2001 avec le candidat-président Carlos Veiga qui venait de passer 10 ans à la tête de l’exécutif. L’opposant Pedro Pires avait été élu au second tour avec seulement 12 voix d’avance sur M. Veiga. Ce dernier avait reconnu sa défaite et avait félicité son adversaire.

Frederik de Klerk ouvre la voie en 1994

Il a eu également Frederick de Klerk face à Nelson Mandela, en Afrique du Sud, lors des premières élections démocratiques et multiraciales de ce pays, a dit à Africa Check Nicholas Cheeseman, professeur associé, spécialiste de la politique africaine à l’Université d’Oxford et au Centre d’études africaines.

Selon lui, l’écart était si grand en 1994 que le candidat-président de Klerk avait reconnu sa défaite, avant même le décompte de tous les suffrages.

Frederik de Klerk, ancien président de l'Afrique du Sud.
Frederik de Klerk, ancien président de l’Afrique du Sud.

Là-dessus, Nick Branson d’Africa Research Centre, souligne que le discours de concession de de Klerk était une reconnaissance de sa défaite évidente et le rôle du Parti national dans le gouvernement de transition lui avait facilité la décision.

Et hors d’Afrique ?

Aux Etats-Unis, c’est une tradition attendue par les médias, «même si la tendance qu’un président sortant gagne un second mandat est rare », a dit  Nic Branson. Il a donné l’exemple de Jimmy Carter reconnaissant sa défaite avant la défaite avant la clôture du scrutin dans la côte ouest du pays, en 1980, face à Ronald Reagan.

«C’est une pratique courante en Amérique qu’un candidat reconnaisse sa défaite avant les résultats officiels», a dit le Docteur Cheeseman.

«Une élégance démocratique»

A la question de savoir si la loi oblige les candidats malheureux à se comporter de la sorte, l’analyste politique Gilles Yabi a confié à Africa Check que «ce n’est pas une obligation constitutionnelle. C’est de l’élégance démocratique ».

Et même après la publication des résultats officielle, « ce n’est pas une obligation non plus », a-t-il insisté.

Conclusion : l’affirmation est fausse mais …

Yahya Jammeh n’est pas le président-candidat à reconnaître sa défaite à l’annonce des tendances d’une élection présidentielle. Il ne l’est ni en Afrique ni hors d’Afrique. Il est peut-être le premier président à avoir reconnu sa défaite électorale pour ensuite contester les résultats et revendiquer la victoire.

Avant la Gambie, des candidats-présidents se sont illustrés dans cet exercice. C’est le cas notamment au Sénégal avec Abdou Diouf en 2000 et Abdoulaye Wade en 2012. Carlos Veiga du Cap-Vert (2001), Goodluck Jonathan du Nigeria (2015) et Frederik de Klerk l’ont devancé sur ce terrain.

Hors d’Afrique, c’est une tradition, aux Etats-Unis, selon le chercheur Nic Branson d’Africa Research Centre qui rappelle qu’en 1980 Jimmy Carter avait reconnu sa défaite face à Ronald Reagan au moment où le vote se poursuivait dans la côte ouest du pays.

Edité par Peter Cunliffe-Jones

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