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« Plus de 90% » des Zimbabwéens sont-ils chômeurs? Pas de données fiables

Le taux de chômage « de plus de 90 %» du Zimbabwe a occupé les devants de l’actualité, à la faveur de la destitution du président Robert Mugabe. Mais ce chiffre est-il exact ?

Par Africa Check

Radio France Internationale (RFI) a annoncé, le 24 novembre 2017, que plus de 90% des Zimbabweens sont sans emploi.

 En 2014, déjà, le chef du parti d’opposition Mouvement pour le changement démocratique (MDC), Morgan Tsvangirai, déclarait que le taux de chômage  de « 85% » du Zimbabwe est une bombe à retardement.

En fonction de la source, le taux de chômage au Zimbabwe a été estimé au plus bas à 4% et au plus haut à 95%. Dans son manifeste électoral de 2013, le parti Zanu-PF du président Robert Mugabe a affirmé que le taux de chômage était de 60%.

Le secrétaire général du Congrès des syndicats du Zimbabwe, Japhet Moyo, a déclaré à un journal fin 2012 que le taux de chômage se situait entre 80% et 90%. L’Association nationale des organisations non gouvernementales du pays (NANGO) a suggéré que le taux de chômage global en 2011 était de 95%.

«Faîtes les recherches vous-mêmes»

L'ancien président du Zimbabwe Robert Mugabe a été poussé à la démission. Il laisse un pays où le taux de chômage est élevé. Photo AFP.

L’ancien président Robert Mugabe a été poussé à la démission. Il laisse un pays où le taux de chômage est très élevé. Photo AFP.

Le MDC affirme que le chiffre cité par Tsvangirai a été tiré d’une étude réalisée par le parti en octobre 2013 et « mise à jour » en avril 2014. Son porte-parole Douglas Mwonzora a déclaré à Africa Check que « le chômage formel dépasse les 85% ». Il n’a cependant pas réussi à produire une copie de l’étude en question, malgré de nombreuses demandes.

Le porte-parole de la Zanu-PF Rugare Gumbo a déclaré que l’estimation de 60% mentionnée dans le manifeste électoral du parti « aurait pu être exacte à l’époque, mais les choses ont changé ». « Vous n’avez qu’à venir et faire vous-même des recherches », ajouta-t-il avant de mettre brusquement fin à l’appel.

Les documents fournis à Africa Check par le Congrès des syndicats du Zimbabwe comme preuve de leur affirmation de 80% à 90% ne contenaient aucune donnée à l’appui.

Christopher Mweembe de NANGO a déclaré que l’organisation avait pris l’estimation de 95% du CIA World Factbook, une base de données en ligne contenant des informations sur les pays et les statistiques publiées par la Central Intelligence Agency, les services du renseignement extérieur des États-Unis.

Le site Web dresse la liste des estimations du chômage de 80% (2005) et de 95% (2009) pour le Zimbabwe, mais ne fournit pas de références pour les données. Le site avertit également les lecteurs que « le taux de chômage est inconnu et, dans les conditions économiques actuelles, il ne peut être connu ».

À l’opposé, le site Web de la Banque mondiale indique que le taux de chômage du Zimbabwe n’est que de 4%. Le chiffre est basé sur des données compilées par l’Organisation internationale du travail (OIT). Mais un examen plus approfondi révèle que cette «estimation modélisée» s’appuie sur des données datant d’une décennie.

5,4 millions considérés comme «employés»

Une enquête sur le travail publiée en juin 2011 par l’Agence zimbabwéenne de statistiques nationales Zimstat avait estimé le taux de chômage à 10,7%. Ce chiffre était basé sur une définition «élargie» du chômage qui incluait les personnes qui avaient renoncé à chercher du travail. Les chiffres fondés sur une définition plus stricte du chômage, qui ne tenait compte que des personnes sans emploi mais activement à la recherche d’un emploi, ont mis le chômage à seulement 5,4%.

L’enquête de 2011 fournit les données officielles les plus récentes à l’époque sur le chômage et était basée sur des entretiens menés avec des Zimbabwéens auprès de 9 359 ménages. L’enquête Zimstat a conclu que 6,1 millions de personnes âgées de 15 ans et plus étaient «économiquement actives». (La population du Zimbabwe était estimée à environ 12 millions à l’époque.)

Comme c’est la norme dans le monde entier, l’enquête classait tous ceux qui avaient travaillé au moins une heure – en espèces ou en nature – dans la semaine précédant l’enquête comme employés. En conséquence, environ 5,4 millions de personnes sont tombées dans la catégorie «employé».

«Un taux de chômage anormalement bas»

Deux marchands zimbabweens dans les rues de Harare. Photo AFP.

Deux marchands zimbabweens dans les rues de Harare. Photo AFP.

Selon l’enquête, la plupart des 5,4 millions de Zimbabweens travaillent dans le secteur informel (84%), avec seulement 11% (606 000) disposant d’un emploi formel. Mais seuls environ un quart de tous ceux qui ont recensés comme employés reçoivent une sorte de compensation financière pour leur travail.

Comme beaucoup de pays d’Afrique, le Zimbabwe classe l’agriculture de subsistance parmi les emplois, a dit Africa Check Peter Buwembo, responsable des statistiques à Statistics South Africa.

“Cela se reflète sur les chiffres au Zimbabwe où l’agriculture [à la fois formelle et de subsistance] assure 66% du total des emplois, tandis qu’en Afrique du Sud [qui ne classe pas l’agriculture de subsistance parmi les emplois], elle représente 4,4% », a dit Buwembo.

Quand l’enquête 2011 de Zimstat sur l’emploi a été menée, il était encore internationalement accepté dans les enquêtes que «ceux qui travaillent pour leur propre consommation » soient considérés comme des employés.  Mais cela a changé l’année dernière [2013], quand les statisticiens de l’Organisation internationale du travail ont décidé que le travail pour les propres besoins  du producteur ne devrait pas être considéré comme un emploi.

“Si tous les pays appliquent cela, ces taux de chômage anormalement bas dans les pays africains vont s’arrêter”, a dit Buwembo.

La composante secteur informel s’ajoute à la sous-évaluation générale du chômage. Tina Koziol, économiste au cabinet sud-africain de consultance Econometrix, explique qu’il est difficile pour les chercheurs de mesurer efficacement l’emploi informel.

“Les réponses aux enquêtes sur le chômage sont sujets à des perceptions. Il y a vraisemblablement un manque de compréhension et d’interprétation communes par rapport au type de travail engagé’, a-t-elle dit.

«Dans les structures formelles de l’emploi, avec l’enregistrement des données de l’emploi formel, les définitions du travail et les entrées sur les données sont beaucoup plus strictes. Cela offre une base de données plus accessible et plus fiable», selon elle.

« Globalement, la conclusion est qu’il y a une absence de données fiables sur les statistiques du chômage au Zimbabwe », a-t-elle relevé.

Conclusion : le chiffre est peu fiable

Les données sur le taux de chômage au Zimbabwe ont largement évoquées ces derniers temps, à la faveur de la chute de Robert Mugabe.

Mais il n’y a que des données très primaires sur le chômage dans ce pays. Les déclarations selon lesquelles le taux de chômage est de 60%, 85%, 95% et même 4% (comme indiqué par la Banque mondiale) ne sont pas basées sur des sources fiables et actuelles.

L’enquête la plus récente menée par l’agence nationale des statistiques du pays – évaluant le chômage à 10,7% – date de six ans. On lui reproche d’avoir sous-évalué le problème. La majorité des Zimbabwéens sont considérés comme « employés» alors qu’ils ne s’adonnent en réalité qu »à l’agriculture de subsistance.

Ni l’estimation de Zimstats ni celle de 60%, 85% ou 95% ne peuvent être considérées comme fiables. Compte tenu de la situation économique actuelle du Zimbabwe, le taux de chômage est certainement très élevé.

Cet article a été actualisé. La version originale a été publiée en 2014 en anglais

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