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Sénégal : une augmentation de 30 % du PIB ?

Au Sénégal, l’opposant Idrissa Seck a récemment indiqué que la statistique sénégalaise a adopté un nouveau mécanisme comptable qui « enrichit le pays de 30 % », sans plus de précision. Qu’en est-il exactement ?

Par Hyppolite Valdez Onanina

« La révision de notre système de mesure de l’activité économique, d’ailleurs entamée par l’ANSD (Agence nationale de la statistique et de la démographie) qui vient de nous enrichir de 30 %, par un simple mécanisme comptable, autorisera des possibilités budgétaires importantes dérivées de l’amélioration mécanique de nos indicateurs économiques, souvent exprimés en pourcentage de PIB (Produit intérieur brut) », écrit l’homme politique Idrissa Seck, leader du parti d’opposition Rewmi (le pays, en wolof), dans une correspondance publique relayée in extenso par le site d’information Seneweb, le 12 juin 2018.

Dans sa lettre ouverte, M. Seck n’a pas donné de précision quant à l’année concernée par cette supposée augmentation du PIB.

Nous avons examiné cette déclaration.

Sur quoi s’est-il fondé ?

Africa Check a sollicité un entretien avec Idrissa Seck – via le service de communication de son parti – afin d’élucider la déclaration que nous examinons dans cet article.

Lorsque nous avons contacté, en juin 2018, Pape Abdou Mané, du service de communication du Rewmi, celui-ci nous a confié qu’Idrissa Seck était absent du Sénégal. « Quand vous serez au courant de sa présence au Sénégal, appelez-moi. Il est le seul qui puisse répondre à cela. Mais puisqu’il n’est pas là, nous ne pouvons pas répondre », nous a-t-il dit.

Jusqu’au 3 septembre 2018, nous avons tenté en vain de joindre M. Mané. Nous mettrons à jour cet article quand nous aurons la réaction d’Idrissa Seck ou d’un membre de son équipe.

Changement d’année de base des comptes nationaux   

En mai 2018, l’ANSD a publié un document de mise en oeuvre du changement d’année de base des comptes nationaux.

Le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, les Nations unies, la Commission européenne  et l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE) élaborent le système de comptabilité nationale.

Il s’agit d’un référentiel qui décrit et donne les recommandations devant être usitées pour l’élaboration du PIB  et les autres agrégats macroéconomiques. Il est passé de la version de 1993 à celle de 2008, publiée en 2013 : il s’agit d’une importante mise à jour au niveau international.

C’est dans cette optique que, depuis 2015, l’ANSD a entamé un « projet de rénovation des comptes nationaux du Sénégal », rappelle Malick Diop, ingénieur statisticien et économiste à la Division de la comptabilité nationale, des synthèses et des études analytiques – un démembrement de l’ANSD.

Car, en plus de cette actualisation du système de comptabilité nationale, il y a eu, au Sénégal, des changements qui sont intervenus, notamment au niveau du système financier, de la production d’or, et de la manière dont les gens utilisent l’information, relève M. Diop.

« Alors, tous ces éléments-là, vont concourir à faire ce qu’on appelle le changement d’année de base des comptes nationaux », explique le statisticien de l’ANSD.

 

Une année de base, c’est quoi ?

« L’année de base des comptes nationaux, c’est l’année de référence des structures et des agrégats macroéconomiques. C’est-à-dire que toutes les structures de production des comptes nationaux sont calculées sur la base de cette année-là », explique Malick Diop.

« C’est ce qui permet de dire comment mesurer l’activité réelle de l’économie ; d’apprécier l’évolution réelle de l’activité économique. C’est une sorte d’actualisation des réalités économiques du pays », étaye-t-il.

Dans un document publié en mai 2018 et intitulé « Mise en œuvre du changement d’année de base des comptes nationaux du Sénégal », l’ANSD souligne : « Au fur et à mesure que l’année de base vieillit, la qualité des comptes nationaux se dégrade. Il devient, ainsi, impératif de la renouveler pour mieux appréhender les changements affectant les structures de l’économie ».

D’après la même source, plusieurs raisons ont poussé au récent changement de l’année de base des comptes nationaux :

– la première raison est d’ordre conceptuel ou méthodologique. Il s’agit de prendre en compte les nouveautés du dernier Système de comptabilité nationale adopté par les Nations unies (le SCN 2008) ainsi que les nouvelles classifications nationales et internationales des activités et des produits ;

– la deuxième raison est l’évolution structurelle de l’activité économique, due à l’apparition de nouvelles activités et de nouveaux produits ou à la disparition d’autres, au changement dans les habitudes de consommation, de production et de commercialisation et à la modification sensible de la qualité des produits ;

– la troisième motivation est le souci d’améliorer la qualité des comptes nationaux, dégradée par l’éloignement de l’année de base.

Réévaluation de 29,4 % du PIB en 2014

Jusqu’en 2014, le Sénégal élaborait ses comptes nationaux sur l’année de base 1999. La nouvelle année de base est 2014.

« On avait calculé, dans un premier temps, le PIB de 2014 suivant l’année de base 1999. Mais là, on l’a calculé selon la nouvelle année de base qui est 2014 elle-même et c’est ça qui est à l’origine de cette réévaluation de 29,4 % », explique Malick Diop.

Calculé selon l’année de base 1999, le PIB de l’année 2014 au Sénégal avait été évalué à 7.555 milliards de francs CFA (soit un peu plus de 11,5 milliards €, selon le taux de conversion au 4 septembre 2018). Il est à présent estimé à 9.775 milliards de francs CFA (soit un peu plus de 14,9 milliards €, selon le taux de conversion au 4 septembre 2018) après avoir été calculé suivant la nouvelle année de base (2014).

« Une comparaison du PIB élaboré sur la base de 1999 et sur la base de 2014 n’a pas de sens »

« La comparaison qui a été faite pour 2014, ne peut être faite pour 2015 et 2016 car nous avons déjà un nouveau dispositif et c’est celui-là qu’on utilise pour pouvoir élaborer les comptes », souligne Malick Diop.

Il ajoute qu’ « une comparaison du PIB élaboré sur la base de 1999 et sur la base de 2014 n’a pas de sens. C’est la raison pour laquelle nous sommes en train de travailler pour pouvoir ramener toutes les données du PIB depuis 1980 à la base 2014 et ça sera à ce moment que la comparaison sur l’évolution de l’activité économique au Sénégal sera sensée ».

Les changements d’années de base sont recommandés tous les cinq ans et au plus, tous les dix ans parce que l’économie évolue aussi et la structure de production change. « Donc, il faut s’adapter pour refléter au mieux la réalité économique du pays », fait savoir l’économiste.

Conclusion : l’affirmation peut induire en erreur

Au Sénégal, l’opposant Idrissa Seck, soutient que l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) a adopté un « nouveau mécanisme comptable » qui « enrichit le pays de 30 % ». Sans plus de précisions.

« Le mécanisme comptable » évoqué par M. Seck est un changement d’année de base des comptes nationaux, a précisé à Africa Check Malick Diop, ingénieur statisticien et économiste à l’ANSD.

M. Diop a expliqué qu’après l’adoption de la nouvelle année de base (2014), le PIB de 2014 qui avait été calculé suivant l’ancienne année de base (1999), a été réévalué de 29,4 % – plus exactement.

Le statisticien a souligné qu’ « une comparaison du PIB élaboré sur la base de 1999 et sur la base de 2014 est inappropriée, et que l’ANSD travaille à ramener toutes les données du PIB depuis 1980 à la base 2014 afin que la comparaison sur l’évolution de l’activité économique au Sénégal soit cohérente ».

Par conséquent, la déclaration d’Idrissa Seck est imprécise  et peut induire en erreur.

Edité par Assane Diagne

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