ANALYSE : Les défis du fact-checking en Côte d’Ivoire

Le fact-checking comme genre spécifique fait une entrée timide dans le paysage médiatique en Côte d'Ivoire. La faible connaissance de cette nouvelle tendance et les difficultés d'accès aux sources ne facilitent pas la tâche.

Pôleafrique.info est un site d’informations générales basé à Abidjan en Côte d’Ivoire. Il traite de l’actualité politique, sociale et économique en Côte d’Ivoire, en Afrique et dans le monde.

L’organe de presse numérique se positionne comme « indépendant et non partisan ». En deux ans d’existence, le site a acquis une crédibilité auprès de la jeunesse ivoirienne, des élites économiques, politiques, intellectuelles et culturelles du pays. Ces internautes quotidiens qui constituent l’opinion publique.

La cible de Pôleafrique.info est la grande classe moyenne en cours de formation sur le continent qui exprime ses besoins et ses exigences, notamment en ce qui concerne la fiabilité de l’information.

Dans son travail au quotidien, le media vérifie des faits au sujet de la gouvernance, donne la parole à toutes les audiences et rapporte les faits de manière classique.

Aussi, le site fait du fact-checking surtout sur des débats en cours sur les réseaux sociaux, sur Facebook notamment.  Lorsque des rumeurs circulent sur internet de manière virale, les journalistes de Pôleafrique.info les vérifient pour les confirmer ou les démentir. Souvent, il s’agit de fausses alertes, d’informations tronquées ou de propos prêtés souvent à tort à des personnalités publiques.

Le site n’a pas encore une rubrique exclusivement dédiée au fact-checking mais n’est pas fermé à cette éventualité. L’équipe éditoriale y travaille parce que cela participe au rayonnement du site.

En 2016, Pôleafrique.info a reçu le prix de la meilleure entreprise de presse numérique en Côte d’Ivoire « pour son professionnalisme ». Une journaliste de l’entreprise a reçu, l’an dernier, le deuxième Prix africain francophone de fact-checking.

Un genre qui tarde à être adopté

Dans le pays, la vérification des faits n’est pas une pratique nouvelle. Seulement  le fact-checking n’est pas suffisamment implanté comme un genre avec ses spécificités.

Il est courant de voir des organes de presse reprendre dans leurs publications  des canulars, des hoax ou encore des fake news qui circulent sur internet. Bien souvent les déclarations publiques des personnalités sont rapportées sans vérification préalable, ni même a posteriori.

Seul Eburnie Today possède une rubrique dédiée au fact-checking depuis le début de l’année 2018.  RTI info, media numérique du groupe RTI, anime une communauté de vérificateurs sur les réseaux sociaux, une sorte de fact-checking participatif.

Dans la presse traditionnelle – journaux papiers, radios et télévision – il n’existe pas encore de pages spécialisées en fact-checking. L’une des raisons est que les rédactions ne disposent pas d’un nombre suffisant de journalistes pour se permettre d’assigner une partie de leurs effectifs exclusivement au fact-checking.

Aussi faut-il souligner qu’aucune école de journalisme en Côte d’Ivoire ne dispense des cours de fact-checking, comme un genre à part entière, pour l’heure.

Les Prix africains de fact-checking ont introduit le fact-checking en Côte d’Ivoire

C’est en 2016 qu’on a découvert concrètement le fact-checking en Côte d’Ivoire avec les Prix africains initiés par Africa Check, la première organisation indépendante de fact-checking en Afrique.

Cette année-là trois journalistes ivoiriens figuraient parmi les 6 francophones présélectionnés. L’Ivoirien Anderson Manféi Diedri, rédacteur en chef d’Eburnie Today a été le lauréat.  Les regards se tournent – timidement –  vers ce genre et les défis sont énormes. On note une faible connaissance du genre et une difficulté d’accès aux données.

Le journaliste  Anderson  Manféi  Diedri  mène une étude sur la pratique. Il a déjà parcouru une vingtaine de rédactions et interrogé plus d’une cinquantaine de journalistes. «  Les premiers résultats montrent que le fact-checking est d’abord peu connu en Côte d’Ivoire et surtout peu pratiqué ».

«Beaucoup de journalistes nous ont dit ne pas savoir ce que c’est que le fact-checking (l’anglicisme est un peu déroutant parfois) ou en ont juste entendu parler ou lu des articles de fact-checking, notamment ceux d’Africa Check. Certains journalistes assimilent parfois le fact-checking à la vérification basique consubstantielle au travail du journaliste. D’autres le confondent à l’enquête ou à l’investigation », constate-t-il.

L’accès aux sources, le grand défi

En plus de la méconnaissance du genre, la difficulté liée à l’accès aux sources d’informations est un défi majeur.

Malgré l’existence d’une loi d’accès aux informations d’utilité publique, il n’est pas aisé pour un fact-checker d’accéder aux sources publiques, tant au niveau de certaines institutions nationales qu’au niveau de structures internationales basées en Côte d’Ivoire.

Les données ne sont pas toujours disponibles en ligne pour faciliter la confrontation des chiffres. Quand elles sont disponibles, elles sont caduques, du moins, pas à jour.

Les lettres et les courriels de demande de précisions sur les déclarations restent dans la plupart du temps sans suite. Parfois elles obtiennent des réponses lapidaires ou expéditives.

Sensibiliser au fact-checking

Le fact-checking tel que pratiqué par Africa Check s’intéresse aux déclarations publiques des personnalités et n’admet pas les sources anonymes. En Côte d’Ivoire, les experts rechignent à s’exprimer à visage découvert sur certains sujets sensibles.

Quand la verification concerne une personnalité politique ou publique de premier rang, certains spécialistes ne veulent pas trancher le débat pour éviter de se brouiller avec les différents « états-majors ».  Ce qui fait que ce sont pratiquement toujours les mêmes experts qui interviennent dans les différents articles.

La polarisation des médias selon les chapelles politiques crée également un climat de méfiance. Les sources évitent de s’exprimer car elles doutent de l’usage que le journaliste fera des propos recueillis, si ce dernier ne travaille pas pour le « bon media », c’est-à-dire celui de son camp politique.

A l’orée de la présidentielle de 2020, période propice à la divulgation de fausses nouvelles, il est impérieux de sensibiliser davantage au fact-checking dans ce pays d’Afrique de l’Ouest.

Nesmon Delaure Pie est une journaliste ivoirienne. Elle travaille à Pôleafrique.info, un site basé à Abidjan. Elle s’intéresse à l’investigation et au fact-checking. Delaure Pie est lauréate du deuxième Prix africain francophone de fact-checking en 2017. Elle est également lauréate de différents prix nationaux dont un prix d’excellence du ministère ivoirien  de la Communication en 2015 et le prix Ebony 2014 de la lutte contre le travail des enfants.
Ecoutez  Arrêt sur Info, numéro 51 du 11 mai 2018 | Nesmon De Laure Pie : « fact-checking en Côte d’Ivoire et difficultés d’accès aux sources d’informations »

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