ANALYSE – Sources anonymes : quelles précautions pour une information fiable ?

« D’après une source qui a requis l’anonymat », « appelons-la Unetelle ou appelons-le Untel… ». Et s’en suit une déclaration porteuse d’une information vraie dans certains cas, sujette à caution dans d’autres, tout simplement fausse dans une troisième éventualité. Et c’est ainsi que se trouve posé le problème ou la question des sources anonymes… Lire plus »

« D’après une source qui a requis l’anonymat », « appelons-la Unetelle ou appelons-le Untel… ». Et s’en suit une déclaration porteuse d’une information vraie dans certains cas, sujette à caution dans d’autres, tout simplement fausse dans une troisième éventualité.

Et c’est ainsi que se trouve posé le problème ou la question des sources anonymes que bien des journalistes évoquent, les uns à bon escient et de bonne foi, les autres de manière abusive et, dans certains cas, de mauvaise foi avec une intention de faire prendre pour vraie une information fausse.

C’est aussi la porte ouverte au fameux bidonnage par lequel d’astucieux et de tout aussi malhonnêtes reporters ont remporté de prestigieux prix comme le Pulitzer. Cas de l’ancienne reportère du Washington Post, Janet Cooke.

Souvent, des journalistes camouflent l’identité d’une source pour masquer une information incertaine, non équilibrée, approximative voire fabriquée de toutes pièces. Et ces mauvais journalistes prétextent que la source « a requis l’anonymat », alors qu’elle n’existe même pas ou est de mauvaise foi ou donne une information inexacte.

Des situations qui font que certains organes de presse, notamment anglo-saxons, posent des restrictions strictes à l’évocation de sources anonymes.

« La règle des trois points »

Il est des cas – nobles et légitimes ceux-là – où le journaliste a recours à l’anonymat de la source pour protéger celle-ci contre de réelles conséquences fâcheuses de la divulgation de son identité. Et, Hamadou Tidiane Sy, directeur de l’Ecole supérieure de journalisme, des métiers de l’internet et de la communication (E-jicom) à Dakar, d’invoquer ce qu’il appelle « la règle des trois points » aux termes de laquelle la publication d’une information donnée par une source anonyme peut être acceptée.

La première, selon M. Sy, est « l’existence de risques avérés pour la source ». La deuxième, c’est « l’impossibilité absolue d’avoir la même information auprès d’une autre source qui accepterait d’être citée ». Le troisième point est que « la source anonyme fournisse des garanties ou des preuves de fiabilité de l’information donnée ».

L'usage de sources anonymes dans une production journalistique obéit à des régles. Photo : Africa Check.
L’usage de sources anonymes dans une production journalistique obéit à des régles. Photo : Africa Check.

Dernier recours

« La politique (du journal The New York Times, NDLR) stipule que les sources anonymes ne doivent être utilisées qu’en dernier recours lorsque l’intérêt public est incontestable et que l’information n’est pas disponible autrement », souligne son médiateur (« Public Editor »), Clark Hoyt. C’était en 2008, soit dix ans avant l’affaire de la publication par ce journal du fameux éditorial anti-Trump.

Certaines chartes d’éthique et de déontologie de journalistes clament, certes, la loyauté du journaliste à ses sources – même si ces dernières sont anonymes – mais, cette loyauté n’est plus légitime ni observable quand la source elle-même n’a pas été loyale au journaliste, notamment en lui donnant des mauvaises informations ou en cherchant à le manipuler.

« Ne laissez pas les sources offrir des opinions anonymes sur les autres », clame la National Public Radio (NPR, un réseau de radiodiffusion non commercial et de service public des Etats-Unis). « Les sources non identifiées devraient rarement être entendues et ne devraient jamais être entendues attaquer ou complimenter d’autres personnes. »

« Il est injuste de diffuser l’opinion d’une source anonyme »

« Bien que nous reconnaissions que certaines informations de valeur ne peuvent être obtenues en dehors (de l’anonymat), il est injuste de diffuser l’opinion d’une source sur un sujet (…), lorsque l’identité de la source et ses motifs sont à l’abri de toute vérification. Et, bien sûr, nous n’incluons pas les attaques anonymes », recommande NPR.

« L’utilisation de sources anonymes dans toute histoire doit être approuvée par un éditeur de haut niveau, généralement un chef de département comme l’éditeur international ou le chef du bureau de Washington, ou leurs adjoints », déclare un autre responsable du New York Times, Philip B. Corbett , en juin 2018.

La source anonyme est « l’incarnation même des fausses informations », soutient Réseau international, qui se présente notamment comme un « site de réflexion ». Et de la manipulation, pourrait-on ajouter. « Ne me citez pas », supplie ou recommande un interlocuteur – pas forcément de bonne foi – à un journaliste à qui il veut voir diffuser une information qui ne sert, d’une manière ou d’une autre, que ses intérêts.

« C’est une tactique étonnamment efficace (du moins pour faire du sensationnel pour certaines personnes), mais en même temps, c’est incroyablement stupide », estime Réseau international. L’utilisation de la qualification de « sources anonymes » (peut être) très dangereuse (…) avec des conséquences catastrophiques pour de nombreuses personnes (…) ».

Utilité indéniable dans certaines situations

« Jusqu’à quel point voulons-nous donner notre confiance à des gens qui ne s’identifient pas par leur nom pour appuyer leurs affirmations ? », se demande Réseau international. « Comment la source anonyme est devenue le plus grand outil de propagande de l’arsenal du Deep State » – allusion à l’éditorial anonyme du New York Times, rédigé par un proche collaborateur du président américain Donald Trump.

Pourtant, la source anonyme est d’une utilité indéniable dans certaines situations. Radio-Canada a ouvert un site dénommé « Source Anonyme », une « plateforme de communication sécurisée, qui a pour vocation et objectif de recueillir des informations de lanceurs d’alerte que les journalistes se feront une obligation de vérifier ou d’utiliser avec les précautions professionnelles requises ».

Ainsi, tout lanceur d’alerte, qui le désire, peut « faire parvenir des informations et des documents confidentiels à nos journalistes de manière anonyme, sécurisée et gratuite », précise la plateforme.

En d’autres termes Radio-Canada « croit en l’importance de protéger adéquatement ses sources. C’est pourquoi nous avons créé cette plateforme qui (…) permet de communiquer avec nos journalistes en toute confiance, en toute confidentialité et sans laisser de traces. »

Certes, l’anonymat n’est pas à bannir à tous les coups, mais son usage doit se faire sous de strictes restrictions pour une information fiable.

Jean Meissa Diop est journaliste sénégalais et critique de médias audiovisuels.

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