Pas de preuve qu’un Sénégalais sur 1 000 quitte le pays chaque année pour des raisons économiques

Affirmation

« 1 personne sur 1 000 quitte le pays pour des raisons économiques chaque année » au Sénégal.

Source: Le Monde Afrique (25 septembre 2020)

unproven

Verdict

Explication: Les organismes désignés comme sources ont indiqué ne pas avoir fourni cette donnée et nous n'avons trouvé nulle part ailleurs des preuves la confirmant.

  • « 1 personne sur 1 000 quitte le pays pour des raisons économiques chaque année » au Sénégal (Le Monde Afrique 25 septembre 2020).
  • « Tous mes chiffres proviennent de rapports de l'OIM ou bien de documents de La Croix Rouge » (Célia Cuordifede, journaliste Le Monde).
  • « La déclaration n'émane pas de nous », CICR.
  • L'OIM indique ne pas avoir donné cette statistique.


Dans le deuxième et dernier épisode d’une série de reportages sur le phénomène de l’émigration clandestine au Sénégal, Le Monde Afrique indique que « 1 personne sur 1 000 quitte le pays pour des raisons économiques chaque année » au Sénégal.

Le reportage en question a été publié le 25 septembre 2020.

Sur quoi se base cette donnée ?

Nous avons demandé à Célia Cuordifede, l’auteure du reportage, quelle est la source de cette la statistique énoncée.

« Comme je l’indique en fin de vidéo, tous mes chiffres proviennent de rapports de l’OIM ou bien de documents de La Croix Rouge (…) », a-t-elle dit.

En effet, à la fin du reportage, il est mentionné, parmi les sources, le Comité International de la Croix Rouge et le bureau de l’Organisation internationale pour les migrations à Dakar.

« La déclaration n’émane pas de nous », déclare le CICR

Contacté par Africa Check, Patrick Mégevand, directeur de communication au CICR, a indiqué que « l’affirmation que vous citez ne vient pas du CICR ».

« Nous ne pouvons ni confirmer ni infirmer le propos et le chiffre que l’auteure avance dans le chapeau introductif de la vidéo, puisque que nous n’avons pas de telles données en notre possession, ni même les moyens de les vérifier », poursuit-il.

« Nous avons rencontré l’auteure de ce reportage pour partager avec elle des informations sur notre programme d’accompagnement aux familles de migrants disparus », confie M. Mégevand.

Il nous a par ailleurs envoyé deux liens, l’un soulignant le « nécessaire soutien » aux familles des migrants par leurs communautés, et l’autre traitant des « souffrances silencieuses » des familles de migrants portés disparus.

L’OIM indique ne pas avoir fourni cette statistique

Cheikh Mbacké Sène, responsable de la gestion de l’information au bureau de l’OIM à Dakar, indique que l’Organisation n’a pas produit les chiffres mentionnés par Le Monde Afrique, insistant qu’« au niveau de l’OIM, les statistiques que nous donnons concernent surtout les retours volontaires (d’émigrés). Ce sont des personnes qu’on aide à rentrer (dans leurs pays d’origine) via un projet de l’Union Européenne ».

« Donc, poursuit-il, on ne donne pas des statistiques nationales concernant le Sénégal. C’est souvent l’ANSD (Agence nationale de la statistique et de la démographie) qui donne cela ».

« On peut aider l’ANSD à faire le travail, comme c’est le cas dans le dernier Profil Migratoire (daté de 2018, NDLR) qui a été élaboré par l’OIM et l’ANSD. Donc toutes les données qui sont dans ce document peuvent être attribuées à l’OIM et à l’ANSD parce que nous sommes partenaires », conclut Sène.

Quid des données des Nations Unies ?

Contactée par Africa Check, la Division Population des Nations Unies explique que « les estimations de la migration nette pour le Sénégal évoluent dans le temps, de sorte que la déclaration (que nous vérifions dans cet article) devrait inclure une référence à une période de temps spécifique ».

Thomas Spoorenberg, responsable des affaires démographiques au niveau de la Section des estimations et projections démographiques des Nations Unies, explique que « selon la dernière révision disponible des Perspectives de la population mondiale, les estimations de la migration nette pour la période 2015-2020 atteignent -100 000 personnes ».

Il insiste sur le fait que « ce chiffre se réfère à la migration nette, c’est-à-dire le solde des sorties et des entrées au Sénégal ».

Qu’est-ce que le solde migratoire ?

C’est « la différence entre le nombre de personnes qui sont entrées sur le territoire et le nombre de personnes qui en sont sorties au cours de l’année, en prenant en compte la notion de changement de résidence habituelle », est-il notifié dans le dernier Profil Migratoire établi par l’OIM et la Statistique sénégalaise.

« Ce solde est positif lorsque les entrées enregistrées sont supérieures aux sorties; il est négatif quand les entrées sont inférieures aux sorties du territoire national », précise le document.

World Population Prospects s’accorde avec le Profil Migratoire pour dire que les sorties des sénégalais sont supérieures à leurs entrées dans le territoire national.

Thomas Spoorenberg poursuit que « le nombre de personnes quittant le Sénégal chaque année pourrait être plus élevé et contrebalancé par le nombre de personnes entrant au Sénégal. Ce chiffre de la migration nette se réfère à la période quinquennale 2015-2020 et doit être divisé par 5 si vous voulez obtenir une estimation de la migration nette annuelle,

Selon lui, « l’estimation de la migration nette une fois rapportée à la population du Sénégal donne une estimation de la migration nette pour 1 000 habitants de -1,3 pour la période quinquennale de 2015-2020 ».

Difficile de connaître le nombre de Sénégalais qui quittent le pays chaque année

Le Profil Migratoire 2018, dernière étude en date coproduite par l’ANSD et l’OIM sur les migrations des Sénégalais, ne comporte pas d’estimation du nombre de Sénégalais qui quittent le pays chaque année, mais donne uniquement une estimation du nombre de Sénégalais établis à l’étranger.

Africa Check a contacté le ministère de l’Intérieur, qui fait savoir que le nombre de Sénégalais émigrant annuellement est une statistique compliquée à avoir, du fait que ce ne sont pas tous les Sénégalais qui se déclarent dans les ambassades sénégalaises. En plus de cela il y a l’émigration irrégulière, qui est non déclarée, souligne le ministère de l’Intérieur.

La Direction de la Police de l’Air et des Frontières (DPAF) indique ne pas disposer de chiffres, même approximatifs, sur le nombre de Sénégalais qui émigrent chaque année. Elle précise qu’elle enregistre automatiquement toutes les entrées et sorties des Sénégalais, qu’il s’agisse d’une émigration ou pas.

La DPAF nous a par la suite recommandé de nous rapprocher du ministère des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’extérieur. Lequel ministère déclare également ne pas avoir de données sur le nombre annuel d’émigrés sénégalais.

Selon le conseiller du Directeur général d’Appui aux Sénégalais de l’Extérieur (DGASE), Alioune Badara Coulibaly, « c’est une statistique qui n’existe pas encore ».

C’est en ce sens, selon lui, que le président sénégalais a exigé un recensement exhaustif du nombre de sénégalais vivant en dehors du pays. Recensement qui est en cours de réalisation grâce au concours des ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur et au soutien technique de l’ANSD.

Conclusion : pas de preuve que chaque année un sénégalais sur 1 000 quitte le pays pour des raisons économiques

Dans un reportage, Le Monde Afrique souligne qu’un sénégalais sur 1 000 quitte le pays chaque année pour des raisons économiques », en attribuant la donnée au CICR et à l’OIM.

Contactés par Africa Check, ces deux organisations disent ne pas être la source de cette donnée.

Les données disponibles que nous avons pu consulter auprès des Nations Unies et de l’ANSD ne permettent pas de vérifier si réellement un sénégalais sur 1 000 quitte le pays pour des motifs économiques. Le gouvernement sénégalaise ne dispose également pas de cette statistique.

De ce fait, rien ne prouve que chaque année un sénégalais sur 1 000 quitte le pays pour des raisons économiques.

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