Tourisme : pas de preuve que le Sénégal a perdu 5 % de parts de marché en dix ans

Affirmation

« Nous avons perdu 5 % des parts de marché ces dix dernières années »

Source: Alioune Sarr, ministre sénégalais du Tourisme et des Transports aériens (L'Observateur, 14 octobre 2019).

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Verdict

Explication: Les données du ministère du Tourisme et de l'Agence nationale de la statistique et de la démographie sur la période indiquée sont incomplètes. Celles de l'Organisation mondiale du tourisme montrent que le Sénégal a connu deux périodes de baisse des arrivées de touristes (2008-2009 et 2013-2014) en dix ans.

  • « Nous avons perdu 5 % des parts de marché ces dix dernières années » (Alioune Sarr, ministre sénégalais du Tourisme et des Transports aériens).
  • Les données du ministère du tourisme et de l'ANSD portant sur la période indiquée sont incomplètes.
  • Selon les données de l'Organisation mondiale du tourisme le Sénégal a connu deux périodes de baisse des arrivées de touristes (2008-2009 et 2013-2014) sur la période indiquée.


L’attractivité touristique du Sénégal fait souvent l’objet de débats, notamment entre les professionnels du secteur et les autorités du pays.

C’est ainsi que pour expliquer la pertinence de la participation du Sénégal au salon IFTM Top Resa 2019, un salon professionnel du tourisme et des voyages, le ministre sénégalais du Tourisme et des Transports aériens a affirmé que « nous avons perdu 5 % des parts de marché ces dix dernières années ».

Selon Alioune Sarr, qui tenait ces propos dans un entretien publié par le quotidien L’Observateur le 14 octobre 2019, dont le site Seneweb a repris quelques extraits, cette participation permettrait de mieux vendre la Destination Sénégal.

Le ministre a par ailleurs évoqué une « baisse drastique du nombre de touristes qui venaient au Sénégal » à cause, entre autres raisons,  de l’exigence des visas pour les touristes en 2013, finalement annulée en 2015.

Africa Check est entrée en contact avec les services du ministère du Tourisme et des Transports aériens pour connaître l’origine du chiffre évoqué par le ministre Alioune Sarr.

Nos multiples relances ont été infructueuses. Nous actualiserons cet article quand nous obtiendrons une réponse.

Qu’entend-on par part de marché ?

Aly Sidy Mbar Sow, conseiller du directeur de l’Agence sénégalaise de promotion touristique (ASPT) indique que dans le tourisme, on entend par part de marché « les performances réalisées par chaque région (Europe, Amériques, Afrique, Moyen Orient, Asie, etc) ou pays du monde, selon généralement une évaluation faite sur la base de quelques rubriques majeures ».

Ces rubriques sont notamment  « le nombre d’arrivées internationales, le nombre de nuitées internationales, les dépenses touristiques mondiales, la contribution des voyages et du tourisme au PIB mondial par types de dépenses, les recettes touristiques internationales », ajoute-t-il.

« L’évaluation est généralement portée par l’Organisation mondiale du tourisme qui publie chaque année les statistiques du tourisme mondial », poursuit M. Sow.

« Par exemple, s’il a été établi que les revenus du tourisme international s’élevaient à environ 940 milliards d’euros en 2014, il s’agit  d’étudier quel est le niveau de performance réalisé par chaque pays sur une base de pays donnés (exemple 20 ou 40 dans le monde) pour avoir la part de marché pour cette rubrique (relative) aux revenus du tourisme », explique-t-il.

De ce fait, « s’il est avéré que le Sénégal a perdu un taux X de parts de marchés, il faudrait encore spécifier sur quelle rubrique ? S’agit-il des arrivées internationales ou des arrivées en provenance d’un marché émetteur comme la France par exemple ? Ou la baisse porte-t-elle sur les dépenses des touristes ou des revenus ? », interroge Aly Sidy Mbar Sow.

Des données incomplètes au Sénégal

Nous ne sommes pas parvenus à trouver au Sénégal des données complètes portant sur la période indiquée.

Le dernier rapport de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD) qui évoque le tourisme a été publié en 2016.  Un chapitre entier « passe en revue les actions mises en œuvre pour le développement du secteur touristique, les caractéristiques des entrées de touristes et l’activité économique générée ».

Le document précise toutefois que « faute de données récentes sur le secteur, l’analyse porte sur les chiffres de 2012 ».

L’ANSD, contactée par Africa Check, confirme d’ailleurs ne pas détenir de données plus récentes sur les entrées de touristes au Sénégal.

Nous avons tout de même pu consulter le Bulletin des Statistiques 2014-2015 (le seul disponible sur le site du ministère) élaboré par le Cabinet AD Conseils, en collaboration avec la Division des statistiques de la Direction des études et de la planification touristique du ministère du Tourisme et des Transports aériens.

Toutefois, le tableau qui montre l’évolution des différents indicateurs du tourisme au Sénégal de 1992 à 2015 est incomplet.

Les chiffres de 2008 à 2013 n’existent pas dans le document, qui précise que « depuis 2007, la collecte des statistiques touristiques n’a pas pu se faire régulièrement, de manière exhaustive ». « La principale difficulté venait des réceptifs qui ont tardé à collaborer dans le partage des informations », explique l’étude.

La Revue annuelle conjointe 2018 du tourisme publiée en avril 2018, toujours par le ministère du Tourisme et des Transports aériens, contient les chiffres sur les entrées de touristes au Sénégal de 2014 à 2017.

Celles-ci sont passées de 963 000 à 1 365 000. Ce qui, selon la Revue annuelle conjointe, est en deçà de la cible fixée à 1 450 000 entrées en 2017.

Que disent les données de l’Organisation mondiale du tourisme ?

Le site de l’Organisation mondiale du tourisme permet de consulter les données les plus récentes de l’activité touristique mondiale.

Pour le Sénégal, les chiffres disponibles sur les arrivées de touristes vont de 2005 (800 000) à 2017 (1 400 000). Ce qui représente un accroissement de 55,5 % sur les dix années.

Ce que dit l’Indice de compétitivité des voyages et du tourisme

Africa Check a parcouru les rapports de l’Indice de compétitivité des voyages et du tourisme de ces dix dernières années.

Couvrant jusqu’à 141 pays, ce classement, publié par le Forum économique mondial, « mesure l’ensemble des facteurs et politiques permettant le développement durable du secteur des voyages et du tourisme ».

Dans le classement de 2009, le Sénégal occupait la 101e place sur 133 pays contre la 108e sur 130 en 2008.

Dans celui de 2010-2011, le pays occupe le 104e rang sur 139 pays et passe à la 107e place sur 140 en 2012-2013.

De 2013 à 2015, respectivement année de l’introduction et de la suppression du visa obligatoire, le Sénégal est passé de la 107e place sur 140  à la 112e sur 141.

Après la suppression du visa obligatoire pour les étrangers, le pays est passé  à la 111e place mais dans un classement qui ne comptait que 136 pays en 2017.

Le rapport 2019 de la compétitivité des voyages et du tourisme montre une amélioration du classement du Sénégal qui occupe le 106e rang sur 140 pays.

Un lien direct entre visa et baisse des arrivées difficile à démontrer

Le président de l’organisation nationale pour l’intégration du tourisme sénégalais (ONITS), Doudou Gnagna Diop, explique à Africa Check que c’est à partir « de l’instauration des visas, ajoutée au phénomène Ebola, que beaucoup d’hôtels ont fermé au niveau de la Petite Côte » (sud-est de Dakar). Il nous a toutefois indiqué ne pas détenir de chiffres pour étayer son affirmation.

Docteur Mamadou Samb est enseignant-chercheur au Laboratoire de Recherches en Marketing et Stratégie (LARMS) de l’Ecole Supérieure Polytechnique (ESP)  de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Il est également l’auteur d’une thèse intitulée : « La coproduction de services touristiques au Sénégal : d’un marché classique à un marché informel émergent ».

Selon lui, « on ne peut pas dire que la baisse est liée à une quelconque exigence de visa d’entrée ». Citant les conclusions de l’Enquête nationale sur l’offre et la demande touristique au Sénégal (ENODTS) 2017, Dr Samb souligne que « le coût de la destination est perçu comme élevé selon 42,7 % des touristes enquêtés ».

L’étude ENODTS est élaborée par l’ANSD en rapport avec les services du ministère du Tourisme et des Transports aériens. Nous n’avons toutefois pas pu avoir accès à ladite étude parce qu’elle n’a pas encore été mise à la disposition du grand public, nous a-t-on expliqué au niveau de l’agence de la statistique.

Par ailleurs, même s’il a été constaté une baisse des entrées de touristes entre 2013 et 2014, période qui coïncide avec l’instauration obligatoire du visa, l’analyse des données montre qu’il y a eu une baisse précédente entre 2008 et 2009, une période où le visa n’était pas exigé.

Dans l’interview avec le quotidien L’Observateur, le ministre Alioune Sarr lui-même indique qu’à côté du visa (supprimé depuis lors), les acteurs du tourisme évoquent le manque de promotion de la destination Sénégal.

Conclusion : pas de preuves que le Sénégal a perdu 5 % de parts de marché ces dix dernières années

Selon le ministre sénégalais du Tourisme et des Transports aériens, Alioune Sarr, le Sénégal a perdu 5 % des parts de marché ces dix dernières années.

Ni le ministère du Tourisme, ni l’Agence nationale de la statistique et de la démographie ne disposent de suffisamment de données sur la période indiquée pour permettre de prouver la déclaration du ministre sénégalais.

Les données de l’Organisation mondiale du tourisme montrent que le Sénégal a connu deux périodes de baisse des arrivées de touristes ces dix dernières années (2008-2009 et 2013-2014). Toutefois entre 2007 et 2017, le pays a connu un accroissement de 55,5 % des entrées.

Selon, Aly Mbar Sow de l’Agence sénégalaise de promotion touristique, on ne peut pas parler de perte de parts de marché sans spécifier la rubrique dans laquelle ladite perte a été notée (par exemple: arrivées internationales, arrivées en provenance d’un marché émetteur spécifique).

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